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Notre Père, une prière qui se prie le dimanche dans chaque
Église, en toutes langues, plus ou moins machinalement.
C’est le texte le plus précieux que Jésus de
Nazareth nous ait donné. D’abord parce que c’est une prière. Ensuite parce que
ce texte est une espèce de miracle, peut-être le plus beau miracle offert par
Jésus. Un miracle qui se continue, aujourd’hui, quand il est redit chaque jour
par des centaines de millions de croyants… Chaque jour par des enfants et des
vieillards, des simples et des intelligents, des mystiques et des
superstitieux, des heureux et des malheureux, des distraits, des anxieux, mais
chaque jour par des millions d’hommes et de femmes.
Miracle aussi parce que le Notre Père
est une prière hors du commun, une sorte de diamant, de concentré de prière à
la densité et à la richesse infinies, qui, en quelques phrases, contient tout
ce que la prière peut dire ou recevoir, tout ce que la foi peut croire, et tout
ce que la théologie peut concevoir.
D’un point de vue historique, le Notre
Père rassemble et renouvelle plusieurs prières du judaïsme traditionnel.
Mais, ainsi synthétisé par Jésus, c’est Dieu tout entier, c’est l’être humain
tout entier, c’est l’univers tout entier, qui y sont contenus : Dieu dans sa
diversité, sa vie et son dialogue avec l’humanité et avec chacun ; l’être
humain dans sa complexité, ses élans contradictoires et son épanouissement dans
l’Esprit ; le cosmos non seulement en tant qu’univers, mais englobant réalités
naturelles, réalités surnaturelles, sens et temps, et leur donnant cohérence.
Dire le Notre Père en le pensant,
c’est se situer exactement dans l’espace et à la place qui nous est destinée,
dans l’histoire comme dans le cosmos, c’est-àdire
dans la création.
Cela peut paraître un peu grandiloquent, mais
les méditations qui suivent sur chacune des paroles du Notre Père, voudraient
transformer cette promesse en réalité, en fenêtres, en tremplins, en clefs pour
montrer non seulement l’intensité et l’ampleur de ces quelques phrases du Notre
Père, mais surtout, et c’est mon espoir, vous faire pressentir, à vous qui
lirez ces lignes, combien cette prière peut aider à vivre, et au-delà de mes
mots trop infirmes, devenir une puissante et fidèle compagne de vie.
Commençons, bien sûr, par le premier mot :
Père…
Mais d’abord, un épisode de la vie d’Élie le
prophète, alors que, désemparé, il s’enfuit, pourchassé par la reine qui a juré
sa mort. L’histoire est racontée dans le 1er livre des Rois.
Arrivé à l’Horeb, Élie entre dans une
caverne où il passe la nuit. Alors le Seigneur lui adresse la parole : Pourquoi
es-tu ici, Élie ? Il répond : Seigneur, Dieu de l’univers, je t’aime tellement
que je ne peux plus supporter la façon d’agir des Israélites. En effet, ils ont
rompu ton alliance, démoli tes autels, tué tes prophètes ; je suis resté moi
seul et ils veulent m’ôter la vie.
Sors, lui dit le Seigneur .. et
tiens-toi sur la montagne, devant moi :je vais passer. Aussitôt un grand vent
souffle, avec une violence telle qu'il fend les montagnes et brise les rochers .. mais le Seigneur n'etait pas dans ce vent. Après le vent, il y a un tremblement
de terre: mais le Seigneur n'était pas dans le tremblement de terre. Après le
tremblement de terre, il y a un feu: mais le Seigneur n'était pas tians le feu.
Après le feu. il y a le bruit d'un léger souffle.
Dés qu'Élie l'entent!, il se couvre le visage avec son
manteau. il sort de la caverne et se tient devant l'entrée.
Il entend de nouveau une voix qui dit: Pourquoi es-tu ici, Élie? (1 Rois 19.9-13)
Le prophète s'entretient avec Dieu, familièrement,
simplement, directement. Il dit son découragement et son amertume, il les crie
même.
Dieu répond. Mais il ne répond pas dans un
déferlement de puissance ou d'effets médiatiques: il s'approche dans un
souffle, une brise, un murmure ténu ..
Comme un Dieu qui ne s'impose pas, mais
murmure à l'oreille pour consoler, encourager et guider..
Comme un père!
Ainsi éclairés, nous en arrivons à notre
prière: «Notre Père.. ».
En grec:
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Littéralement: « Père de nous, celui qui es
dans les cieux »,
Le tout premier mot du Notre Père, en grec,
est « Père ».
Aussitôt je suis enveloppé dans la chaleur
d'une tendresse, comme happé dans une sphère d'affection qui ne me quittera
plus durant toute la prière ...
D’emblée Dieu se présente comme proche,
familier, aimant, attentif. Ce Dieu-là est un Dieu bienveillant, le Dieu qui se
présente dans le Notre Père n’est pas un dieu des volcans, des forces
naturelles, de l’orage ou de la toute-puissance, il n’est pas non plus un dieu
vengeur et menaçant ou un juge redoutable, non : il est un Dieu proche et
tendre qui veut notre bien, un père, tel qu’on le rêve ou qu’on aurait voulu le
connaître...
Et donc aussi un Dieu fragile, vulnérable,
dépendant : nous le savons, nous l’avons éprouvé dans notre vie : plus grands
sont le bonheur et la joie d’être père ou mère, plus grands sont les risques et
l’angoisse de voir cette joie brisée par l’accident ou la mort de l’enfant, ou,
pire peut-être, sa trahison.
Aimer, c’est dépendre. Le prix de l’amour,
c’est la vulnérabilité, et même la douleur. Pour Dieu aussi, sinon il ne serait
pas vraiment amour.
Alors, dire Père pour dire Dieu, c’est dire
d’emblée un Dieu proche, mais aussi un Dieu vulnérable et fragile, qui dépend
de nous pour son propre bonheur, pour sa propre réalisation en tant que père et
en tant qu’aimant, puisqu’Il nous a voulus libres.
Dire Père pour dire Dieu, dire que dans sa définition même Dieu est d’abord
père – on ne l’appellera pas autrement durant toute la prière – c’est dire que
dans sa nature même Dieu a besoin de sa création, de ses enfants, de nous. On
n’est père que par ses enfants. Et donc… peut-être, peut-être que Dieu n’existe
pas sans la création, sans nous, en tout cas pas en tant que créateur ni père…
C’est dire que dès le premier mot de la prière, Dieu redit qu’Il est amour,
qu’Il est relation, que l’amour commande le lien entre lui et nous, et que
lui-même est à la merci de notre non-amour, de notre
non-retour. Dieu dépend de nous.
Certains regrettent que Dieu se présente dans
la Bible comme père et non comme mère, alors que les allusions à une dimension
maternelle de Dieu abondent dans le Premier Testament. Parfois même chez le
Christ, ne serait-ce que quand il se compare à une mère poule rassemblant ses
petits.
Mais s’il fallait chercher des justifications
au caractère masculin de Dieu, sans doute faudrait-il les trouver dans la
dimension symbolique, dans cette relative fragilité de la paternité comparée à
la maternité, ou dans la réserve vis-à-vis d’une relation immédiate et
fusionnelle entre Dieu et la création, ou encore dans le caractère forcément
adoptif de l’amour d’un père. En un mot, loin de l’image d’un mâle puissant et
dominant, nous pourrions chercher du côté de la fragilité de la paternité
masculine. Plus incertaine, elle rend l’amour à la fois plus libre et plus
ténu, relevant totalement de la grâce quand il s’épanouit.
Et à ce Dieu-là, à ce Dieu-Père,
nous appartenons, puisqu’Il est notre Père et que
nous sommes ses enfants. Autrement dit… nous ne sommes plus seuls. D’emblée,
dès le premier mot, non seulement Dieu se présente comme proche et
bienveillant, mais Il nous atteste que nous ne sommes pas seuls, sur terre et
dans nos vies. L’univers n’est plus hostile, ni le destin solitaire, nous
sommes à lui et Il nous accompagne chaque instant de chaque jour. Mieux : puisqu’Il est notre Père, rien de nous, rien en nous ne lui
est étranger, nous sommes à chaque instant sous son regard, et tout ce qui est
en nous, tout ce qui est nous, le meilleur et le pire, est pris dans son amour
puisque venant de lui. Il sait. En tant que créateur, comment pourrait-il ne
pas accueillir sa propre création, comment pourrait-il, comme un père ou une
mère qui accueille son enfant, ne pas accueillir ce qui vient de lui, puisque
lui-même n’est qu’amour ? Il ne peut que nous aimer, nous tout entier, nous tous,
dans ce que nous avons de meilleur comme de pire, même quand nous le décevons ;
mais nous aimer en nous entraînant, comme un père justement, en nous montrant
une route, en conduisant sa création de telle qu’Il l’a faite vers telle qu’Il
l’invite, de ce qu’elle est vers l’amour qu’Il lui destine.
Car dire Père pour dire Dieu, c’est aussi
rappeler que Dieu est créateur. Et d’abord mon créateur : la source de ma vie
et de mon histoire, mon nourricier, celui qui m’a voulu et qui a fait en sorte
que je puisse vivre et grandir, matériellement et spirituellement ; celui qui
de tout temps et malgré tout m’a protégé et qui toujours m’accompagnera.
Oui, malgré tout : parfois nous avons le
sentiment amer ou révolté que notre vie n’a justement pas été protégée ni accompagnée.
Oserais-je malgré tout suggérer que peut-être, un jour, même si votre vie a
jusqu’alors été souffrance, il y apparaîtra une logique, qui lui donnera un
sens ? Ou que, même lorsque tout a été détresse, le
Père était quand même là, comme un père et une mère impuissants auprès d’un
enfant malade, présents, accompagnant, souffrant avec leur enfant. Ainsi en
est-il sans doute souvent de Dieu lui-même, impuissant face à la bêtise ou la
cruauté humaine, mais souffrant à côté de nous.
Mon créateur, et celui du monde. Dire Père,
c’est encore, discrètement, dire merci. Merci pour l’univers, pour sa beauté,
pour l’harmonie de son infinie complexité ; pour l’émotion devant la beauté
d’un coucher de soleil, d’un visage ridé ou d’un geste de fraternité ; merci
pour un amour, une amitié, une œuvre d’art, ou la naissance d’un enfant… Merci
aussi pour notre liberté, pour l’histoire du monde et celle de l’humanité, pour
sa dimension tragique, qui lui donne, qui nous donne paradoxalement un espace
pour notre liberté et pour saisir nos responsabilités, pour construire une
humanité.
C’est dire encore merci pour le rôle
d’éducateur de ce Père, pour ce que nous avons reçu de nos parents, ce que nous
avons reçu de la société qui nous accueille et ce que nous avons reçu de
l’enseignement qu’Il nous donne, lui, dans les livres saints.
C’est enfin faire confiance en l’avenir du
monde, parce que si le monde a un Père, alors il est guidé par ce Père qui l’a
voulu et qui lui offre un horizon, que la suite de la prière ouvrira.
Dire Père pour dire Dieu, c’est dire encore
d’où nous venons, et où nous allons. Quand nous sommes issus d’un père et d’une
mère, nous savons que nous venons d’un amour humain, même si, parfois, il n’a pas
duré. Quand nous venons d’un Dieu qui se présente comme Père, nous savons que
nous venons d’un amour, d’un besoin, d’un appel à être en face de lui et avec
lui. Du coup, nous savons que notre avenir aussi est ouvert, libre, qu’il y a
une place, un espace, une liberté, un devenir pour nous. Et que cet avenir
aussi s’appelle amour : si notre origine est amour, alors notre aboutissement,
à nous, à vous, comme celui de l’humanité, sera aussi amour.
Mais un père, c’est aussi quelqu’un qui se
retire un jour, laisse vivre une vie autonome, s’efface et laisse partir son
enfant pour devenir plus absent. L’absence de Dieu… si souvent ressentie et
reprochée aujourd’hui, si souvent cruelle ou incompréhensible, si souvent
décrite, déjà, dans la Bible : plaintes des prophètes et des psalmistes,
paraboles de Jésus où le maître et le roi partent en voyage ; absence si
souvent hurlée dans l’histoire par les cris de détresse ou de révolte devant la
violence, la maladie, la souffrance d’un proche, l’horreur collective ou la
solitude. Absence de Dieu si difficile à vivre ou à accepter et qui est
pourtant, de la part d’un père, si nécessaire, puisque le destin de l’enfant
est de prendre son vol et de devenir quelqu’un, qui s’accepte et se construit,
et découvre une autre relation avec son père. Non plus de soumission ou de
révolte, mais de vis-à-vis. Alors une histoire nouvelle et commune s’écrit
ensemble. L’absence ou le silence de Dieu, si difficiles à admettre, c’est
aussi le destin de Dieu comme Père, c’est son invitation, pour nous, à devenir
plus qu’une créature, et pour Dieu lui-même à s’effacer comme créateur et
protecteur, pour inventer ensemble un amour de sujet libre à sujet libre…
Et c’est pour cela, enfin, que dire Père pour
dire Dieu, c’est dire aussi que nous n’avons pas d’autre maître. Nous avons
d’autres pères, des pères humains. Le nôtre, ou plutôt nos deux parents. Et
d’autres : nos grands-parents, certains aînés, certains éducateurs, qui sait :
un prêtre ou un pasteur, telle ou tel maître à vivre ou à penser. Et d’autres
encore : patrons, chefs, pouvoirs, clergés, stars, illusions ou idoles, telles
que l’argent, la fierté, la situation, les convictions, le bonheur personnel.
Tous ceux-là sont relatifs, voire faux. Un seul est notre vrai Père, fidèle,
sans défaillance, sachant quel avenir nous proposer, et vraiment aimant.
Et si celui-là est notre Père, alors toutes
les autorités humaines sont relatives, faillibles et à remettre sans cesse en
cause. Tous les totalitarismes, toutes les pensées uniques, politiques ou
religieuses sont des imposteurs, des faux dieux, et nous n’avons à nous
soumettre à aucune. Si Dieu est notre Père, alors nous sommes libres vis-à-vis
de toutes les autorités terrestres. Si Dieu est notre Père, alors nous sommes
responsables de ce monde que nous-mêmes organisons.
Une histoire rabbinique pour conclure : le
fils d’un roi a été élevé loin du palais. Arrivé à l’âge de dix ans, il est
introduit à la cour où il va rencontrer son père pour la première fois.
Celui-ci convoque tous ses dignitaires, leur demande de mettre leurs plus beaux
atours, tandis que lui reste en retrait, sobrement vêtu. L’enfant entre, on lui
dit que son père est dans la pièce. Très ému, il va de l’un à l’autre, tous
plus magnifiques les uns que les autres, et s’exclame devant chacun : « C’est
celui-là, le roi mon père ; non, c’est celui-ci, ou bien….» Jusqu’à ce que le
roi le prenne par la main et lui dise : « Non, c’est moi ton père ; de tous
ceux-là tu n’obtiendras rien de ce que donne un père ».
Voilà. Nous n’avons encore parlé que d’un
mot, le premier, Père, et déjà nous avons rencontré Dieu lui-même, fragile et
attentif, et nous nous sommes rencontrés nous-même. Mais si nous n’avions à
retenir qu’une image pour l’instant, ce serait celle de cette sphère de tendresse
qui m’enveloppe dès l’entrée de la prière et qui la recouvrira jusqu’à la fin.
« Père » : avec son premier mot, le Notre
Père s’est placé dans une sphère de tendresse, de bienveillance et de
bonté.
Mais aussitôt après avoir dit « Père »
nous disons « notre, qui es aux cieux ».
Avec l’accueil d’un Père, d’emblée nous
n’étions plus seuls. Mais d’emblée nous ne sommes plus seuls également parce
que nous disons « nous ». En face de « toi », ce n’est pas un « moi », mais un
« nous ». Nous faisons partie d’une humanité. Nous ne disons pas « mon Père
» mais « notre Père », et à chaque fois nous sommes invités à nous
décentrer, à nous décaler, à sortir de nous-mêmes. Nous sommes un « nous »,
nous sommes une humanité, et non une juxtaposition d’individus plus ou moins
hostiles, et cette humanité a un père commun. Nous voici donc frères et sœurs !
D’emblée nous sommes sous l’amour de Dieu, d’emblée nous sommes en fraternité.
J’ai un père, j’ai des frères, des sœurs.
La sphère de tendresse qui m’enveloppe dès le
premier mot s’élargit immédiatement à l’humanité entière, l’enveloppe à son
tour, l’assurant et assurant chacun de ses membres du même amour. La
toute-puissance du Père est peut-être là : pouvoir envelopper chaque être
humain, et l’univers entier, d’un même amour ; pouvoir s’adapter à chaque
personne, à son histoire, son langage, ses questions, et lui présenter un
visage que peut-être elle seule peut comprendre et accueillir.
Et cette sphère de tendresse qui m’enveloppe
comme elle enveloppe chaque être humain, me donne à la fois une immense
fraternité et une responsabilité envers ces frères et ces sœurs. Cette double
dimension, verticale et horizontale, paternité et fraternité, ce rebondissement
d’un amour paternel, ou maternel, à un amour fraternel, est infiniment
précieux, car c’est lui qui nous rend humains. C’est parce que nous avons un
même père que nous sommes frères et sœurs. C’est parce que nous avons un même
Père que nous sommes responsables les uns des autres. C’est parce que nous
sommes responsables les uns des autres que nous sommes « huC’est
cette double dimension d’une paternité venue d’ailleurs, et d’une fraternité
qui va bien au delà des gens qu’on connaît, qu’on aime ou qu’on a tout tout simplement à prendre en en compte ; c'est cette double
dimension qui nous constitue en êtres humains, c’est-à-dire en êtres plus
grands qu’eux-mêmes.
Dire « notre père » et devenir humains.
Dire, en les pensant, ces deux simples mots,
et accéder au statut d’humain.
Notre père, mais pas n’importe lequel. Celui
qui est dans les cieux. Et donc aucun autre : si Dieu est notre Père, alors
aucune autre autorité, aucune autre paternité ne peut se prétendre absolue ou
inconditionnelle. Que notre vrai père soit aux cieux ne marque pas seulement l’amour
qui nous maintient, cela scelle notre liberté et notre responsabilité. Aucune
autre autorité, même la plus totalitaire, même la plus rationnelle ou la plus
insidieuse, la plus généreuse ou la plus séduisante, n’a le droit de nous
dominer, et nous, nous n’avons pas le droit de nous laisser dominer. Nous
appartenons au Père qui est dans les cieux, et donc à personne d’autre sur
terre.
Dans les cieux… C’est bien loin ! Surtout
qu’il ne s’agit évidemment pas des nuages ni des étoiles, mais d’autres cieux, au-delà
des cieux, ailleurs.
Et me voilà remis à ma place. Petite. Toute
petite ! Au moment même où je suis institué dans ma liberté et ma
responsabilité à l’égard de mes frères ou sœurs, je suis replacé dans ma
petitesse, ma fragilité. Certainement à dessein. Que Dieu soit au-delà des
cieux, comme dans la vision qui ouvre le livre du prophète Ezéchiel1,
voilà qui marque l’espace, le vide, l’infinie distance qui nous séparent de
Dieu, du Père. Ce Père-là est seul bon, seul vrai, nous constitue libres grâce
à cette distance même, mais Il est en même temps et par là-même
inaccessible, inatteignable, insaisissable.
C’est l’énorme risque pris par Dieu : ne pas
être un dieu qui comble nos manques et nos besoins, mais au contraire un Dieu
qui creuse nos manques et crée notre besoin. Non pas un Dieu du monde, assimilé
aux forces de la nature qui donnent la pluie ou le soleil, la santé ou la
maladie, la richesse, la sécurité ou la victoire en Coupe du monde ; non pas un
Dieu qui pourrait être appelé pour combler les faillites du monde, ou celles de
nos vies, mais au contraire un Dieu lointain, inaccessible, et en même temps
amour. Nous touchons là le secret de l’amour. Si Dieu est au-delà, c’est pour
créer le besoin, creuser le manque et l’attente en nous, créer de l’espace et
de la distance pour nous donner faim : faim d’infini, faim de perfection, faim
de justice, faim de beauté, faim d’amour ou faim de fraternité ; faim de Lui...
Un Dieu qui, au lieu de nous satisfaire, se
retire, nous laisse la place de vivre, creuse un manque tel que
1. Ézéchiel 1.22-28.
l’amour devienne la seule issue, et qu’il nous invite à
exploser aux dimensions du monde et de l’humanité. Un Dieu qui ne résout pas la
question du mal, de la souffrance ou de la mort, mais qui a pris le risque
d’abandonner, dans sa création, une place au mal, à la souffrance et à la mort,
pour que le manque ainsi créé nous donne l’envie d’un amour insensé.
Parce que l’amour a besoin de distance pour
se déployer, et parce que l’amour que Dieu offre est encore plus précieux que
la réponse au mal, à la souffrance et à la mort. Parce qu’il n’y a rien de plus
précieux que cet amour ; parce que cet amour est la réponse au mal, à la
souffrance et à la mort ; parce que lui-même est amour, et que c’est cela qu’Il
nous offre, c’est lui-même qui s’offre à nous pour que nous devenions ses
enfants.
C’est bien en cela qu’il est Père : aimant,
et aux cieux : lointain.
Mais la conséquence de ce Dieu au ciel,
c’est, à nouveau, que Dieu paraît absent. Un Dieu qu’on ne peut pas rejoindre.
Inaccessible, transcendant, tout-autre. Comme
l’écrivait la philosophe Simone Weil, il n’y a pas d’escalier pour monter au
ciel. Or, quand une distance est infranchissable, seul l’amour peut la combler.
Il devient la seule issue.
De notre côté, nous ne pouvons que regarder
vers ce Dieu lointain. Regarder dans sa direction, en espérant qu’il existe un
lien entre notre besoin d’absolu et ce que Dieu est. L’amour qu’Il est, l’amour
auquel Il nous invite, l’infini et la perfection dont Il nous a rendu affamés.
Regarder dans sa direction et lui faire toute confiance pour que lui, nous trouve. Car si nous ne pouvons pas le rejoindre, lui, Dieu,
le peut : Il l’a fait en Christ et Il continue de le faire en chacun de nos
frères et de nos sœurs, de ceux dont Il nous fait frères et sœurs. Eux que nous
rencontrons par lui, et lui que nous rencontrons à travers eux.
Et, lui qui peut nous rejoindre, lui qui peut
franchir l’infranchissable distance qui nous sépare de ce Dieu au-delà des cieux,
nous offre en nous rejoignant cet amour insensé dont nous avons besoin plus que
de tout autre chose, cet amour qui nous rend humains et dont lui-même a fait
son nom.
Comment le fait-Il concrètement ? Justement dans
cet amour envers nos frères et sœurs. Aimer Dieu n’est pas si simple :
n’avez-vous jamais éprouvé le vide et le silence de cette distance entre Dieu
et nous, rendant notre amour pour lui toujours un peu abstrait, aride ou
frustré ? Mais cet amour un peu virtuel prend soudain chair et forme dans nos
frères et nos sœurs humains, et vient s’incarner dans l’amour pour les autres,
tous les autres. Déjà à travers tout ce qui s’échange avec ceux que nous aimons
personnellement, mais aussi à travers tous : c’est à travers les regards et les
gestes des autres que nous recevons l’amour du Père, et c’est à travers notre
regard et nos gestes qu’eux-mêmes reçoivent l’amour du Père.
Un Père : un amour. Au ciel : lointain. Mais
un « nous » : une humanité où se reçoit cet amour jamais comblé.
Ainsi, dans ces quelques premiers mots du Notre
Père, la boucle est déjà bouclée.
Et nous avons déjà tout : la tendresse, la
fraternité et l’altérité.