2

Ce Dieu-là

Notre Père, une prière qui se prie le dimanche dans chaque Église, en toutes langues, plus ou moins machinalement.

C’est le texte le plus précieux que Jésus de Nazareth nous ait donné. D’abord parce que c’est une prière. Ensuite parce que ce texte est une espèce de miracle, peut-être le plus beau miracle offert par Jésus. Un miracle qui se continue, aujourd’hui, quand il est redit chaque jour par des centaines de millions de croyants… Chaque jour par des enfants et des vieillards, des simples et des intelligents, des mystiques et des superstitieux, des heureux et des malheureux, des distraits, des anxieux, mais chaque jour par des millions d’hommes et de femmes.

Miracle aussi parce que le Notre Père est une prière hors du commun, une sorte de diamant, de concentré de prière à la densité et à la richesse infinies, qui, en quelques phrases, contient tout ce que la prière peut dire ou recevoir, tout ce que la foi peut croire, et tout ce que la théologie peut concevoir.

D’un point de vue historique, le Notre Père rassemble et renouvelle plusieurs prières du judaïsme traditionnel. Mais, ainsi synthétisé par Jésus, c’est Dieu tout entier, c’est l’être humain tout entier, c’est l’univers tout entier, qui y sont contenus : Dieu dans sa diversité, sa vie et son dialogue avec l’humanité et avec chacun ; l’être humain dans sa complexité, ses élans contradictoires et son épanouissement dans l’Esprit ; le cosmos non seulement en tant qu’univers, mais englobant réalités naturelles, réalités surnaturelles, sens et temps, et leur donnant cohérence.

Dire le Notre Père en le pensant, c’est se situer exactement dans l’espace et à la place qui nous est destinée, dans l’histoire comme dans le cosmos, c’est-àdire dans la création.

Cela peut paraître un peu grandiloquent, mais les méditations qui suivent sur chacune des paroles du Notre Père, voudraient transformer cette promesse en réalité, en fenêtres, en tremplins, en clefs pour montrer non seulement l’intensité et l’ampleur de ces quelques phrases du Notre Père, mais surtout, et c’est mon espoir, vous faire pressentir, à vous qui lirez ces lignes, combien cette prière peut aider à vivre, et au-delà de mes mots trop infirmes, devenir une puissante et fidèle compagne de vie.

Commençons, bien sûr, par le premier mot : Père…

Mais d’abord, un épisode de la vie d’Élie le prophète, alors que, désemparé, il s’enfuit, pourchassé par la reine qui a juré sa mort. L’histoire est racontée dans le 1er livre des Rois.

Arrivé à l’Horeb, Élie entre dans une caverne où il passe la nuit. Alors le Seigneur lui adresse la parole : Pourquoi es-tu ici, Élie ? Il répond : Seigneur, Dieu de l’univers, je t’aime tellement que je ne peux plus supporter la façon d’agir des Israélites. En effet, ils ont rompu ton alliance, démoli tes autels, tué tes prophètes ; je suis resté moi seul et ils veulent m’ôter la vie.
Sors, lui dit le Seigneur .. et tiens-toi sur la montagne, devant moi :je vais passer. Aussitôt un grand vent souffle, avec une violence telle qu'il fend les montagnes et brise les rochers .. mais le Seigneur n'etait pas dans ce vent. Après le vent, il y a un tremblement de terre: mais le Seigneur n'était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y a un feu: mais le Seigneur n'était pas tians le feu. Après le feu. il y a le bruit d'un léger souffle.
Dés qu'Élie l'entent!, il se couvre le visage avec son manteau. il sort de la caverne et se tient devant l'entrée. Il entend de nouveau une voix qui dit: Pourquoi es-tu ici, Élie?
(1 Rois 19.9-13)

Le prophète s'entretient avec Dieu, familièrement, simplement, directement. Il dit son découragement et son amertume, il les crie même.

Dieu répond. Mais il ne répond pas dans un déferlement de puissance ou d'effets médiatiques: il s'approche dans un souffle, une brise, un murmure ténu ..

Comme un Dieu qui ne s'impose pas, mais murmure à l'oreille pour consoler, encourager et guider..

Comme un père!

Ainsi éclairés, nous en arrivons à notre prière: «Notre Père.. ».

En grec:

Littéralement: « Père de nous, celui qui es dans les cieux »,

Le tout premier mot du Notre Père, en grec, est « Père ».

Aussitôt je suis enveloppé dans la chaleur d'une tendresse, comme happé dans une sphère d'affection qui ne me quittera plus durant toute la prière ...

D’emblée Dieu se présente comme proche, familier, aimant, attentif. Ce Dieu-là est un Dieu bienveillant, le Dieu qui se présente dans le Notre Père n’est pas un dieu des volcans, des forces naturelles, de l’orage ou de la toute-puissance, il n’est pas non plus un dieu vengeur et menaçant ou un juge redoutable, non : il est un Dieu proche et tendre qui veut notre bien, un père, tel qu’on le rêve ou qu’on aurait voulu le connaître...

Et donc aussi un Dieu fragile, vulnérable, dépendant : nous le savons, nous l’avons éprouvé dans notre vie : plus grands sont le bonheur et la joie d’être père ou mère, plus grands sont les risques et l’angoisse de voir cette joie brisée par l’accident ou la mort de l’enfant, ou, pire peut-être, sa trahison.

Aimer, c’est dépendre. Le prix de l’amour, c’est la vulnérabilité, et même la douleur. Pour Dieu aussi, sinon il ne serait pas vraiment amour.

Alors, dire Père pour dire Dieu, c’est dire d’emblée un Dieu proche, mais aussi un Dieu vulnérable et fragile, qui dépend de nous pour son propre bonheur, pour sa propre réalisation en tant que père et en tant qu’aimant, puisqu’Il nous a voulus libres. Dire Père pour dire Dieu, dire que dans sa définition même Dieu est d’abord père – on ne l’appellera pas autrement durant toute la prière – c’est dire que dans sa nature même Dieu a besoin de sa création, de ses enfants, de nous. On n’est père que par ses enfants. Et donc… peut-être, peut-être que Dieu n’existe pas sans la création, sans nous, en tout cas pas en tant que créateur ni père… C’est dire que dès le premier mot de la prière, Dieu redit qu’Il est amour, qu’Il est relation, que l’amour commande le lien entre lui et nous, et que lui-même est à la merci de notre non-amour, de notre non-retour. Dieu dépend de nous.

Certains regrettent que Dieu se présente dans la Bible comme père et non comme mère, alors que les allusions à une dimension maternelle de Dieu abondent dans le Premier Testament. Parfois même chez le Christ, ne serait-ce que quand il se compare à une mère poule rassemblant ses petits.

Mais s’il fallait chercher des justifications au caractère masculin de Dieu, sans doute faudrait-il les trouver dans la dimension symbolique, dans cette relative fragilité de la paternité comparée à la maternité, ou dans la réserve vis-à-vis d’une relation immédiate et fusionnelle entre Dieu et la création, ou encore dans le caractère forcément adoptif de l’amour d’un père. En un mot, loin de l’image d’un mâle puissant et dominant, nous pourrions chercher du côté de la fragilité de la paternité masculine. Plus incertaine, elle rend l’amour à la fois plus libre et plus ténu, relevant totalement de la grâce quand il s’épanouit.

Père, Dieu avec nous

Et à ce Dieu-là, à ce Dieu-Père, nous appartenons, puisqu’Il est notre Père et que nous sommes ses enfants. Autrement dit… nous ne sommes plus seuls. D’emblée, dès le premier mot, non seulement Dieu se présente comme proche et bienveillant, mais Il nous atteste que nous ne sommes pas seuls, sur terre et dans nos vies. L’univers n’est plus hostile, ni le destin solitaire, nous sommes à lui et Il nous accompagne chaque instant de chaque jour. Mieux : puisqu’Il est notre Père, rien de nous, rien en nous ne lui est étranger, nous sommes à chaque instant sous son regard, et tout ce qui est en nous, tout ce qui est nous, le meilleur et le pire, est pris dans son amour puisque venant de lui. Il sait. En tant que créateur, comment pourrait-il ne pas accueillir sa propre création, comment pourrait-il, comme un père ou une mère qui accueille son enfant, ne pas accueillir ce qui vient de lui, puisque lui-même n’est qu’amour ? Il ne peut que nous aimer, nous tout entier, nous tous, dans ce que nous avons de meilleur comme de pire, même quand nous le décevons ; mais nous aimer en nous entraînant, comme un père justement, en nous montrant une route, en conduisant sa création de telle qu’Il l’a faite vers telle qu’Il l’invite, de ce qu’elle est vers l’amour qu’Il lui destine.

Car dire Père pour dire Dieu, c’est aussi rappeler que Dieu est créateur. Et d’abord mon créateur : la source de ma vie et de mon histoire, mon nourricier, celui qui m’a voulu et qui a fait en sorte que je puisse vivre et grandir, matériellement et spirituellement ; celui qui de tout temps et malgré tout m’a protégé et qui toujours m’accompagnera.

Oui, malgré tout : parfois nous avons le sentiment amer ou révolté que notre vie n’a justement pas été protégée ni accompagnée. Oserais-je malgré tout suggérer que peut-être, un jour, même si votre vie a jusqu’alors été souffrance, il y apparaîtra une logique, qui lui donnera un sens ? Ou que, même lorsque tout a été détresse, le Père était quand même là, comme un père et une mère impuissants auprès d’un enfant malade, présents, accompagnant, souffrant avec leur enfant. Ainsi en est-il sans doute souvent de Dieu lui-même, impuissant face à la bêtise ou la cruauté humaine, mais souffrant à côté de nous.

Mon créateur, et celui du monde. Dire Père, c’est encore, discrètement, dire merci. Merci pour l’univers, pour sa beauté, pour l’harmonie de son infinie complexité ; pour l’émotion devant la beauté d’un coucher de soleil, d’un visage ridé ou d’un geste de fraternité ; merci pour un amour, une amitié, une œuvre d’art, ou la naissance d’un enfant… Merci aussi pour notre liberté, pour l’histoire du monde et celle de l’humanité, pour sa dimension tragique, qui lui donne, qui nous donne paradoxalement un espace pour notre liberté et pour saisir nos responsabilités, pour construire une humanité.

C’est dire encore merci pour le rôle d’éducateur de ce Père, pour ce que nous avons reçu de nos parents, ce que nous avons reçu de la société qui nous accueille et ce que nous avons reçu de l’enseignement qu’Il nous donne, lui, dans les livres saints.

C’est enfin faire confiance en l’avenir du monde, parce que si le monde a un Père, alors il est guidé par ce Père qui l’a voulu et qui lui offre un horizon, que la suite de la prière ouvrira.

Père, ma source et mon avenir

Dire Père pour dire Dieu, c’est dire encore d’où nous venons, et où nous allons. Quand nous sommes issus d’un père et d’une mère, nous savons que nous venons d’un amour humain, même si, parfois, il n’a pas duré. Quand nous venons d’un Dieu qui se présente comme Père, nous savons que nous venons d’un amour, d’un besoin, d’un appel à être en face de lui et avec lui. Du coup, nous savons que notre avenir aussi est ouvert, libre, qu’il y a une place, un espace, une liberté, un devenir pour nous. Et que cet avenir aussi s’appelle amour : si notre origine est amour, alors notre aboutissement, à nous, à vous, comme celui de l’humanité, sera aussi amour.

Mais un père, c’est aussi quelqu’un qui se retire un jour, laisse vivre une vie autonome, s’efface et laisse partir son enfant pour devenir plus absent. L’absence de Dieu… si souvent ressentie et reprochée aujourd’hui, si souvent cruelle ou incompréhensible, si souvent décrite, déjà, dans la Bible : plaintes des prophètes et des psalmistes, paraboles de Jésus où le maître et le roi partent en voyage ; absence si souvent hurlée dans l’histoire par les cris de détresse ou de révolte devant la violence, la maladie, la souffrance d’un proche, l’horreur collective ou la solitude. Absence de Dieu si difficile à vivre ou à accepter et qui est pourtant, de la part d’un père, si nécessaire, puisque le destin de l’enfant est de prendre son vol et de devenir quelqu’un, qui s’accepte et se construit, et découvre une autre relation avec son père. Non plus de soumission ou de révolte, mais de vis-à-vis. Alors une histoire nouvelle et commune s’écrit ensemble. L’absence ou le silence de Dieu, si difficiles à admettre, c’est aussi le destin de Dieu comme Père, c’est son invitation, pour nous, à devenir plus qu’une créature, et pour Dieu lui-même à s’effacer comme créateur et protecteur, pour inventer ensemble un amour de sujet libre à sujet libre…

Et c’est pour cela, enfin, que dire Père pour dire Dieu, c’est dire aussi que nous n’avons pas d’autre maître. Nous avons d’autres pères, des pères humains. Le nôtre, ou plutôt nos deux parents. Et d’autres : nos grands-parents, certains aînés, certains éducateurs, qui sait : un prêtre ou un pasteur, telle ou tel maître à vivre ou à penser. Et d’autres encore : patrons, chefs, pouvoirs, clergés, stars, illusions ou idoles, telles que l’argent, la fierté, la situation, les convictions, le bonheur personnel. Tous ceux-là sont relatifs, voire faux. Un seul est notre vrai Père, fidèle, sans défaillance, sachant quel avenir nous proposer, et vraiment aimant.

Et si celui-là est notre Père, alors toutes les autorités humaines sont relatives, faillibles et à remettre sans cesse en cause. Tous les totalitarismes, toutes les pensées uniques, politiques ou religieuses sont des imposteurs, des faux dieux, et nous n’avons à nous soumettre à aucune. Si Dieu est notre Père, alors nous sommes libres vis-à-vis de toutes les autorités terrestres. Si Dieu est notre Père, alors nous sommes responsables de ce monde que nous-mêmes organisons.

Une histoire rabbinique pour conclure : le fils d’un roi a été élevé loin du palais. Arrivé à l’âge de dix ans, il est introduit à la cour où il va rencontrer son père pour la première fois. Celui-ci convoque tous ses dignitaires, leur demande de mettre leurs plus beaux atours, tandis que lui reste en retrait, sobrement vêtu. L’enfant entre, on lui dit que son père est dans la pièce. Très ému, il va de l’un à l’autre, tous plus magnifiques les uns que les autres, et s’exclame devant chacun : « C’est celui-là, le roi mon père ; non, c’est celui-ci, ou bien….» Jusqu’à ce que le roi le prenne par la main et lui dise : « Non, c’est moi ton père ; de tous ceux-là tu n’obtiendras rien de ce que donne un père ».

Voilà. Nous n’avons encore parlé que d’un mot, le premier, Père, et déjà nous avons rencontré Dieu lui-même, fragile et attentif, et nous nous sommes rencontrés nous-même. Mais si nous n’avions à retenir qu’une image pour l’instant, ce serait celle de cette sphère de tendresse qui m’enveloppe dès l’entrée de la prière et qui la recouvrira jusqu’à la fin.

Notre…

« Père » : avec son premier mot, le Notre Père s’est placé dans une sphère de tendresse, de bienveillance et de bonté.

Mais aussitôt après avoir dit « Père » nous disons « notre, qui es aux cieux ».

Avec l’accueil d’un Père, d’emblée nous n’étions plus seuls. Mais d’emblée nous ne sommes plus seuls également parce que nous disons « nous ». En face de « toi », ce n’est pas un « moi », mais un « nous ». Nous faisons partie d’une humanité. Nous ne disons pas « mon Père » mais « notre Père », et à chaque fois nous sommes invités à nous décentrer, à nous décaler, à sortir de nous-mêmes. Nous sommes un « nous », nous sommes une humanité, et non une juxtaposition d’individus plus ou moins hostiles, et cette humanité a un père commun. Nous voici donc frères et sœurs ! D’emblée nous sommes sous l’amour de Dieu, d’emblée nous sommes en fraternité. J’ai un père, j’ai des frères, des sœurs.

La sphère de tendresse qui m’enveloppe dès le premier mot s’élargit immédiatement à l’humanité entière, l’enveloppe à son tour, l’assurant et assurant chacun de ses membres du même amour. La toute-puissance du Père est peut-être là : pouvoir envelopper chaque être humain, et l’univers entier, d’un même amour ; pouvoir s’adapter à chaque personne, à son histoire, son langage, ses questions, et lui présenter un visage que peut-être elle seule peut comprendre et accueillir.

Et cette sphère de tendresse qui m’enveloppe comme elle enveloppe chaque être humain, me donne à la fois une immense fraternité et une responsabilité envers ces frères et ces sœurs. Cette double dimension, verticale et horizontale, paternité et fraternité, ce rebondissement d’un amour paternel, ou maternel, à un amour fraternel, est infiniment précieux, car c’est lui qui nous rend humains. C’est parce que nous avons un même père que nous sommes frères et sœurs. C’est parce que nous avons un même Père que nous sommes responsables les uns des autres. C’est parce que nous sommes responsables les uns des autres que nous sommes « huC’est cette double dimension d’une paternité venue d’ailleurs, et d’une fraternité qui va bien au delà des gens qu’on connaît, qu’on aime ou qu’on a tout tout simplement à prendre en en compte ; c'est cette double dimension qui nous constitue en êtres humains, c’est-à-dire en êtres plus grands qu’eux-mêmes.

Dire « notre père » et devenir humains.

Dire, en les pensant, ces deux simples mots, et accéder au statut d’humain.

Aux cieux

Notre père, mais pas n’importe lequel. Celui qui est dans les cieux. Et donc aucun autre : si Dieu est notre Père, alors aucune autre autorité, aucune autre paternité ne peut se prétendre absolue ou inconditionnelle. Que notre vrai père soit aux cieux ne marque pas seulement l’amour qui nous maintient, cela scelle notre liberté et notre responsabilité. Aucune autre autorité, même la plus totalitaire, même la plus rationnelle ou la plus insidieuse, la plus généreuse ou la plus séduisante, n’a le droit de nous dominer, et nous, nous n’avons pas le droit de nous laisser dominer. Nous appartenons au Père qui est dans les cieux, et donc à personne d’autre sur terre.

Dans les cieux… C’est bien loin ! Surtout qu’il ne s’agit évidemment pas des nuages ni des étoiles, mais d’autres cieux, au-delà des cieux, ailleurs.

Et me voilà remis à ma place. Petite. Toute petite ! Au moment même où je suis institué dans ma liberté et ma responsabilité à l’égard de mes frères ou sœurs, je suis replacé dans ma petitesse, ma fragilité. Certainement à dessein. Que Dieu soit au-delà des cieux, comme dans la vision qui ouvre le livre du prophète Ezéchiel1, voilà qui marque l’espace, le vide, l’infinie distance qui nous séparent de Dieu, du Père. Ce Père-là est seul bon, seul vrai, nous constitue libres grâce à cette distance même, mais Il est en même temps et par là-même inaccessible, inatteignable, insaisissable.

C’est l’énorme risque pris par Dieu : ne pas être un dieu qui comble nos manques et nos besoins, mais au contraire un Dieu qui creuse nos manques et crée notre besoin. Non pas un Dieu du monde, assimilé aux forces de la nature qui donnent la pluie ou le soleil, la santé ou la maladie, la richesse, la sécurité ou la victoire en Coupe du monde ; non pas un Dieu qui pourrait être appelé pour combler les faillites du monde, ou celles de nos vies, mais au contraire un Dieu lointain, inaccessible, et en même temps amour. Nous touchons là le secret de l’amour. Si Dieu est au-delà, c’est pour créer le besoin, creuser le manque et l’attente en nous, créer de l’espace et de la distance pour nous donner faim : faim d’infini, faim de perfection, faim de justice, faim de beauté, faim d’amour ou faim de fraternité ; faim de Lui...

Un Dieu qui, au lieu de nous satisfaire, se retire, nous laisse la place de vivre, creuse un manque tel que

1. Ézéchiel 1.22-28.

l’amour devienne la seule issue, et qu’il nous invite à exploser aux dimensions du monde et de l’humanité. Un Dieu qui ne résout pas la question du mal, de la souffrance ou de la mort, mais qui a pris le risque d’abandonner, dans sa création, une place au mal, à la souffrance et à la mort, pour que le manque ainsi créé nous donne l’envie d’un amour insensé.

Parce que l’amour a besoin de distance pour se déployer, et parce que l’amour que Dieu offre est encore plus précieux que la réponse au mal, à la souffrance et à la mort. Parce qu’il n’y a rien de plus précieux que cet amour ; parce que cet amour est la réponse au mal, à la souffrance et à la mort ; parce que lui-même est amour, et que c’est cela qu’Il nous offre, c’est lui-même qui s’offre à nous pour que nous devenions ses enfants.

C’est bien en cela qu’il est Père : aimant, et aux cieux : lointain.

Un amour insensé

Mais la conséquence de ce Dieu au ciel, c’est, à nouveau, que Dieu paraît absent. Un Dieu qu’on ne peut pas rejoindre. Inaccessible, transcendant, tout-autre. Comme l’écrivait la philosophe Simone Weil, il n’y a pas d’escalier pour monter au ciel. Or, quand une distance est infranchissable, seul l’amour peut la combler. Il devient la seule issue.

De notre côté, nous ne pouvons que regarder vers ce Dieu lointain. Regarder dans sa direction, en espérant qu’il existe un lien entre notre besoin d’absolu et ce que Dieu est. L’amour qu’Il est, l’amour auquel Il nous invite, l’infini et la perfection dont Il nous a rendu affamés. Regarder dans sa direction et lui faire toute confiance pour que lui, nous trouve. Car si nous ne pouvons pas le rejoindre, lui, Dieu, le peut : Il l’a fait en Christ et Il continue de le faire en chacun de nos frères et de nos sœurs, de ceux dont Il nous fait frères et sœurs. Eux que nous rencontrons par lui, et lui que nous rencontrons à travers eux.

Et, lui qui peut nous rejoindre, lui qui peut franchir l’infranchissable distance qui nous sépare de ce Dieu au-delà des cieux, nous offre en nous rejoignant cet amour insensé dont nous avons besoin plus que de tout autre chose, cet amour qui nous rend humains et dont lui-même a fait son nom.

Comment le fait-Il concrètement ? Justement dans cet amour envers nos frères et sœurs. Aimer Dieu n’est pas si simple : n’avez-vous jamais éprouvé le vide et le silence de cette distance entre Dieu et nous, rendant notre amour pour lui toujours un peu abstrait, aride ou frustré ? Mais cet amour un peu virtuel prend soudain chair et forme dans nos frères et nos sœurs humains, et vient s’incarner dans l’amour pour les autres, tous les autres. Déjà à travers tout ce qui s’échange avec ceux que nous aimons personnellement, mais aussi à travers tous : c’est à travers les regards et les gestes des autres que nous recevons l’amour du Père, et c’est à travers notre regard et nos gestes qu’eux-mêmes reçoivent l’amour du Père.

Un Père : un amour. Au ciel : lointain. Mais un « nous » : une humanité où se reçoit cet amour jamais comblé.

Ainsi, dans ces quelques premiers mots du Notre Père, la boucle est déjà bouclée.

Et nous avons déjà tout : la tendresse, la fraternité et l’altérité.