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Peut-on parler à ce que nous appelons « Dieu » ? Je le fais tous les jours. Cela
s’appelle prier.
Mais parle-t-on vraiment à Dieu ? Et entend-Il
réellement ? Comment faire ? Et que dire ? Voilà ce que je veux partager avec
vous, et explorer avec ces six méditations de Carême. Je vous propose de tenter
l’aventure à partir de cette prière à la fois banale et unique du Notre Père
: huit petites phrases que se transmettent les chrétiens du monde entier
depuis 2000 ans…
Mais d’abord, pourquoi vouloir prier ? Je
laisse Daniel Bourguet répondre, dans son commentaire
Au cœur des psaumes :
« Dans les premiers matins du monde, à
la clarté de la lumière
naissante, Dieu façonna le ciel, la terre et tous leurs habitants. Chacune de
ses créatures l’émerveilla profondément, mais aucune d’elles, assurément, ne put égaler celle qu’il fit en dernier : l’homme et la
femme, chef d’œuvre sorti des mains de Dieu. Tout ce qu’avait fait Dieu leur
était destiné ; tout leur fut confié.
Puis Dieu, émerveillé, entra dans un
profond silence,
dans le silence de la lumière naissante, pour écouter la
voix de ses bien-aimés. Dans les premiers matins du monde, quand Dieu entra
dans son silence pour écouter la voix de ses bien-aimés, l’homme au cœur
tortueux se détourna de Dieu, et s’éloigna de lui. Alors, le silence de Dieu,
silence de lumière, devint silence de ténèbres. Et les bien-aimés de Dieu
comprirent lentement que ces ténèbres silencieuses étaient la profondeur d’un
cœur blessé. Dans les premières nuits du monde, quand l’homme se détourna de
Dieu, Il découvrit qu’il s’était aussi détourné de la source où coule, en
abondance, l’amour qui le fait vivre. Et l’homme eut soif d’amour. Les
bien-aimés de Dieu se crurent mal-aimés, et dans leur soif d’amour le silence
de Dieu leur pesa lourdement. Dans les premières nuits du monde, l’homme, n’en
pouvant plus de porter le silence, se tourna vers la nuit pour y jeter son cri
: Dieu, viens à mon aide ! »1
C’était déjà prier.
Parler à Dieu. Et l’entendre.
J’imagine que nous en rêvons, la plupart
d’entre nous. Que pourrait-il nous arriver de plus extraordinaire que parler
vraiment à Dieu, et l’entendre, lui ? Un rêve inouï…
Mais comment faire ? C’est simple : il suffit
de parler à Dieu comme on parlerait à quelqu’un d’autre, mais quelqu’un avec
lequel on peut mettre son cœur à nu.
1. Daniel Bourguet,
Au cœur des psaumes, Allauch : Onésime, 2004
Il ne demande aucun artifice ni condition ;
il vous suffit d’être vous-même. Il ne demande pas d’être meilleur ou pire. Ni
de prendre des précautions ou de réfléchir aux pensées et aux mots qui
conviennent. Il suffit de dire ce qu’on pense. Il comprend vos contradictions,
que souvent les autres jugent. Il les comprend avant même que vous n’ayez
trouvé les mots pour les dire. En sa compagnie, vous respirez librement. Et
vous pouvez tout dire, même vos amertumes, vos colères, vos envies, vos haines
et vos méchancetés ou même vos absurdités. En les dévoilant, vous les noyez
dans l’océan de sa bonté. Il vous comprend, Il vous comprend vraiment. Vous
pouvez pleurer avec lui, rire avec lui, réfléchir avec lui. Et à travers tout
ça, il vous voit, il vous connaît et il vous aime. Prier, qu’est-ce que prier ?
C’est tout simplement vous mettre vous-mêmes dans la tendresse de quelqu’un qui
vous aime.
Poursuivons notre réflexion avec ce que
disait une ancienne étudiante en théologie sur la prière.
« La prière… nous en parlons et parfois nous
en rêvons. Mais que faisons-nous vraiment quand nous prions, et qui, et
pourquoi, pour dire quoi ?
A quelle oreille adressons-nous nos mots
humains ? Nous en parlons comme une évidence, entre chrétiens : « Prier le
Seigneur », « Prier Dieu » : On s’assied simplement et on « Lui »
parle… Est-ce qu’on se souvient qu’on dialogue avec l’invisible ? En quoi nous
distinguons-nous du fou dans cette position-là ? Et pourtant, c’est bien une
évidence pour ceux qui l’ont vécue ou la vivent. Eux savent qu’à leurs paroles,
dites occasionnellement ou régulièrement, une réponse est venue ; à leur
attente une satisfaction a été donnée.
Mais en fait, pour les autres, tous les
autres, est-il si sûr que ce ne soit pas une évidence aussi, ce besoin
fondamental de se raccrocher à l’invisible, de se référer à une source autre
que tout ce qui fait source autour de nous : services, consommation, vis-à-vis
humains, dont la présence est aussi, souvent, une absence ?
Qui prions-nous donc ?
Ceux qui en ont fait l’expérience peuvent
attester qu’il y a bien une relation, quelque chose qui se passe entre eux et
un autre, et non pas entre soi et soi. La prière, c’est tout sauf de l’auto-persuasion, tout sauf de la relaxation, avec un petit
bilan personnel pour soi. Non, il y a vraiment intrusion de l’Autre, d’une
façon irréductible.
Alors, prier, pourquoi ?
D’abord parce que dire je crois en Dieu et ne
pas le prier, est une énorme contradiction. Cela équivaut à croire en Dieu par
ouï-dire, c’est presque de la superstition. S’il y a une différence essentielle
entre tous les croyants du monde, elle se situe sûrement moins entre
catholiques et protestants, ou chrétiens et musulmans, qu’entre ceux qui, dans
chaque religion, ont ou n’ont pas ce dialogue intérieur avec Celui qu’ils
reconnaissent comme Dieu. Sans la prière, Dieu est une idole, une idée sur
Dieu, une projection de soi-même. Plutôt autorisée, espère-t-on, mais en fait
non autorisée, car le Dieu de Jésus-Christ ne nous a jamais demandé de croire
en lui de cette manière, au contraire ! Il a dit : « expérimentez-moi ! Faites
connaissance avec moi ! »
Prier, ensuite, pour obtenir quoi ? Pour tout
sauf ce qu’on imagine ! Un exemple personnel : J’ai demandé à 17 ans, exaspérée
par mes contradictions, si je devais devenir pasteur ou non (j’en avais très
envie), et « on » me répond : occupe-toi déjà d’être une chrétienne ! Je ne
sais pas si depuis je suis une vraie chrétienne, mais je ne me suis plus posé
avec angoisse la question de savoir s’il fallait être pasteur ou pas. Il est
possible de citer mille exemples de personnes qui se retrouvent avec des
demandes retournées, détournées, comme pour en rire, et qui ont marché sur un
chemin qu’elles n’imaginaient pas…
Dieu pointe les priorités et démonte nos
châteaux de cartes. En fait, nous prions pour ce qui nous désespère, et c’est
là que nous sommes vraiment sincères. Or, qu’est-ce qui nous désespère
plus que nous-mêmes, avec nos inerties, nos œillères, nos ornières ? Devrait-on
jamais avoir autre chose à demander à Dieu que de nous changer nous-mêmes ? La
demande de bonnes notes aux examens, laissons-la aux enfants. La demande de
guérison, d’accomplir le miracle qui sortirait une famille de la peine, ne la laissons pas à ceux que nous considérons comme simples dans
leur foi. Peut-être ne prions-nous pas assez pour cela ?
En tout cas, lorsque Dieu fait des choses
extraordinaires comme les guérisons, il ne se gêne pas, dans le même temps,
pour changer notre regard. Mais c’est une question que je me pose souvent : où
est le plus grand miracle ? Dans la guérison du corps ou dans celle de l’âme ?
Peut-être que par les miracles, bien physiques, qu’il a accomplis, Jésus a
voulu dire, à une époque où la médecine, elle, ne faisait pas de miracles :
Vous souhaitez que je guérisse vos corps ? Eh bien je le fais ! Mais ce sont
vos âmes que je guéris en même temps. Et c’est cela le plus extraordinaire.
Le corps, enfin…
Finalement, il importe de prier justement
pour unir le corps, le cœur et l’intelligence. Pour que tout cela puisse
mijoter ensemble jour après jour. Dans nos vies, le corps, le cœur et l’esprit
sont tour à tour malmenés, niés ou exaltés. Promus séparément à la première
place, alors qu’ils aspirent à l’unité et à l’équilibre. La prière est trop souvent
une parole, rien qu’une parole, laissant nos corps à la porte. Si nous faisons
entrer le corps dans la prière, pas forcément de façon spectaculaire, alors il
y a besoin d’un temps, d’un espace, d’une posture, d’une disposition qui soit
un peu plus qu’une « intention » de prier.
Se réunir soi-même, se concentrer sur toute
sa personne, est de toute façon la plus honnête, la plus intègre, la plus
complète, de se présenter devant Celui qui nous a créés… »
Puisqu’il s’agit de parler à Dieu et de
l’entendre, voici une petite histoire que j’aime bien :
Un soir, un pasteur, assez soucieux,
s’adresse au gardien de son église :
— Je suis tracassé par le fait que chaque
jour, à midi, depuis des semaines, un pauvre vieux, aux habits râpés, entre
dans le temple. Je peux le voir de la fenêtre de ma cuisine : il s’avance vers
le chœur, il n’y reste que quelques minutes, puis il ressort. Cela me paraît
bien mystérieux et je m’inquiète sachant qu’il y a quelques objets de valeur
dans le temple. J’aimerais que vous puissiez l’interroger.
Le lendemain, et plusieurs jours de suite, le
concierge vérifie qu’en effet le pauvre visiteur, sur le coup de midi, entre
dans le temple pour un court moment, puis ressort sans hâte.
Il se décide enfin à l’accoster :
—
Dites
donc, l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi
dans le temple ?
— Je vais prier, répond
tranquillement le vieil homme.
—
Allons
donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela. Vous vous
avancez seulement jusqu’à la table puis vous repartez. Qu’est-ce que cela
signifie ?
—
C’est
exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous, je ne sais pas faire une longue
prière. Pourtant je viens ici chaque jour à midi et je dis simplement : «
Jésus… c’est Simon ! » Puis j’attends une minute et je m’en retourne. C’est une
petite prière, mais je crois qu’Il m’entend… !
Peu après, le pauvre Simon
est renversé par une moto. On le transporte à l’hôpital. La salle où il est soigné
donne depuis longtemps beaucoup de soucis à l’infirmière qui en a la charge.
Les malades y sont grincheux, irrités, ils râlent, gémissent et se plaignent du
matin au soir. Tous les efforts en vue d’améliorer l’ambiance se sont avérés
vains. Mais voilà qu’un jour, l’infirmière entend un éclat de rire, elle
s’étonne, entre et demande :
—
Mais
qu’est-ce qui se passe ici ? Je n’ai jamais vu cela : vous êtes de bonne humeur
! Où sont vos plaintes, vos gémissements, vos cris et vos pleurs qui me
fatiguent tant ?
—
Oh,
c’est à cause du vieux Simon ! Il souffre, il a mal, mais jamais il ne se
plaint, il est toujours joyeux,
content – cela nous fait un peu honte, et nous donne courage…
!
L’infirmière se dirige alors vers le lit de
Simon :
—
Dites
donc, vous avez fait un miracle ! Vous avez fait envie à tous, vous êtes
toujours heureux et joyeux, malgré vos souffrances, c’est formidable ; merci !
—
Comment
ne le serais-je pas, répond Simon, c’est grâce à mon visiteur, c’est lui qui me
rend heureux jour après jour !
—
Votre
visiteur ? Mais Simon, jamais personne n’est venu vous voir, vous êtes seul du
matin au soir, et je n’ai rencontré aucun membre de votre famille ni aucun de
vos amis, alors quand vient-il ?
—
Tous
les jours, à midi, répond Simon dans un élan joyeux. Il se tient là, debout au
pied de mon lit, je le vois, et il me dit : « Simon…, c’est Jésus ! ».
Eh bien ça, c’est parler
à Dieu ! Et l’écouter !
Mais est-ce si important ?
« L’unique religion est au-delà du langage
», disait Gandhi. Il le disait,
convaincu que toutes les religions n’en sont qu’une et qu’au-delà des mots et
des rites, des pratiques, de l’histoire et des cultures, elles se rejoignent
toutes.
Mais il le disait surtout parce que la seule
vraie religion, l’essentiel de la religion, est lui aussi au-delà des mots,
c’est-à-dire des doctrines ou des croyances : peu importe, comme le disait
cette ancienne étudiante, que l’on soit chrétien, musulman ou hindouiste, la
religion, ce n’est pas le contenu de ce que l’on croit, c’est la relation
directe, personnelle, intime avec Dieu. La religion se passe à l’intérieur de
soi. La foi, ce n’est pas de croire en Dieu, c’est d’être en relation, en
confiance, en dialogue permanent avec lui. Disons-le autrement : qu’est-ce qui
fait que la foi n’est pas simplement une question d’idées, d’opinion ou de
croyance ? La prière. Et elle seule. C’est elle qui donne une réalité à ce que
l’on croit.
Prier, donc. Mais à nouveau : pourquoi, et
comment ?
Jésus, qu’on appellera bientôt le Christ, au
plus fort de son succès, alors que le Royaume qu’il annonce semble sur le point
de se réaliser autour de lui, alors que les demandes et l’attente se
concentrent sur lui, Jésus se retire, s’isole, et prie. Pourquoi ? Simplement
pour rester en lien permanent avec Celui qu’il appelle son Père. Et que la
prière est le lieu, le seul lieu où rencontrer cette présence et cette force
qui peuvent transformer l’existence, qui ont bouleversé la sienne, qui peuvent
transformer celle de chacun, qui, après tant d’autres, ont façonné la mienne.
Voilà pourquoi prier : pour être en lien, en contact avec cette présence et
cette force, qui non seulement nous accompagnent, éclairent la route, éclairent
nos jours et nos décisions, mais peuvent aussi guérir, transformer la vie, l’habiter
et lui donner une densité.
Pourquoi prier ? Parce que Dieu a créé chacun
de nous, avec tout son potentiel et ses contradictions, parce qu’Il connaît
chacun de nous, en détail, par notre nom, parce qu’Il l’accompagne, et qu’Il
l’attend au plus intime de lui-même. Prier pour se connaître soi-même. Prier
parce qu’Il attend que nous ouvrions la porte pour y faire entrer de la lumière
et de la chaleur. Car Dieu ne force jamais : Il se tient à la porte et Il
frappe. Prier, c’est ouvrir cette porte.
Un homme2 vient voir un maître
spirituel qui vit dans une cabane, à l’écart. Il lui demande pourquoi il vit si
solitaire et non au milieu des foules. Le sage a devant lui une cuvette avec de
l’eau et un dépôt de boue. Il mélange l’ensemble et demande à l’homme de
regarder dans la cuvette et de lui dire ce qu’il voit. L’homme répond : de
l’eau boueuse... Ensuite, ils restent en silence près d’une heure, puis le sage
lui demande de regarder à nouveau dans la cuvette. La boue s’est déposée et
l’eau est devenue limpide. L’homme regarde et voit, dans la cuvette, le reflet
de son visage.
Ainsi avons-nous besoin de silence pour
apaiser le tumulte qui est en nous, et pour voir les choses, telles qu’elles
sont. Et dans ces moments-là, nous habitons Dieu, parce que Dieu nous habite,
sans même que nous le sachions.
Un jour un rabbin demande à trois de ses
disciples quel est, selon eux, le verset le plus important de la Thora, de la
Bible. Ils réfléchissent. Puis le premier se lance :
— Le verset le plus important, c’est la
confession d’Israël : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul
Seigneur. »
— Non, répond le rabbin, ce verset-là est
très impor
tant, mais ce n’est pas le plus important. » Alors le
deuxième élève prend la parole :
—
Il
me semble que le verset le plus important, est celui-ci : « Tu aimeras ton
prochain comme toi-même ».
—
Ce
n’est pas non plus celui-là, reprend le rabbin. Celui-là aussi est extrêmement
important, mais ce n’est pas le plus important. »
2. Histoire racontée par Antoine Nouis.
Le troisième réfléchit encore, et se risque
enfin :
— Est-ce que le verset le plus important ne
serait pas : « Tu sacrifieras un agneau le matin, et un agneau le soir ? ».
Étonnement des deux autres disciples, qui
grandit encore lorsque le rabbin sourit :
— Bravo, répond le rabbin, oui, c’est bien
celui-là le verset le plus important de la Bible !
Ce rabbin n’avait peut-être pas tort, parce
que tout le reste est inclus dans ce verset : la reconnaissance de Dieu, la
confession de foi et sa conséquence, l’amour du prochain ou du frère… Ainsi
tout commence et n’existe que dans le dialogue avec Dieu.
Bien sûr, le rabbin ne pensait pas à ces
malheureux agneaux, qui dans le judaïsme ne sont plus sacrifiés depuis longtemps,
mais à inscrire notre vie dans une plus grande dimension qu’elle-même, à
marquer qu’elle appartient à un Autre. L’agneau de cette histoire symbolise
toute la prière. L’arrêt, la halte pour se décaler de soi-même et se placer
dans l’univers, dans l’histoire et dans la main de Dieu. Un agneau le matin et
un agneau le soir, c’est l’invitation à s’arrêter un temps face à Dieu, pour
faire silence, parler et écouter chaque matin et chaque soir. Régulièrement,
comme une discipline. Pour le plaisir. Pour être soi. Comme une hygiène de vie,
heureuse.
On peut se passer de cet exercice, mais à la
longue il manquera quelque chose, sans qu’on sache forcément quoi. De même
qu’il est possible de vivre sans amour, mais que c’est toujours un manque ; il
est possible aussi de vivre sans spiritualité, mais c’est peut-être se priver
du meilleur de soi-même. Et se priver de la joie. La joie se nourrit dans la
prière. D’où cette prescription de la Thora, pour affirmer que la vie n’est pas
que la vie que nous vivons, mais qu’elle appartient à l’univers où j’ai reçu ma
place et où je tiens ma place ; une vie qui appartient à un Tout-Autre,
ou Tout-Proche, qui m’a préparé un chemin et un rôle
qu'il m’invite à réaliser.
Prier, donc. Mais pourquoi avec des mots ?
L’esprit n’y suffit-il pas ? Non. Pas seulement. Il y faut des mots. La prière
se prononce, même en silence. Il y faut des mots, pas pour Dieu, bien sûr, Il
entend le silence et Il sait déjà, mais pour nous. Parce que nos pensées ou nos
intuitions ne viennent pas toujours de nous, et ne nous appartiennent ni ne
nous engagent vraiment. Alors que nos mots, eux, pensés, voulus, prononcés, eux
nous engagent tout entiers. Nous avons besoin de mots pour que ce soit notre
personne toute entière qui ouvre la porte
– sinon, ce ne sera qu’ouvrir un volet sans
ouvrir la fenêtre : un peu de lumière entrera, un peu de chaleur, mais celui
qui les apporte restera dehors…
Quels mots ? C’est simple : les mots de ce
qui nous pèse… Nos soucis, nos peurs et nos angoisses, à offrir ; nos
proches, à confier en de plus grandes mains ; nos décisions, à soumettre en
silence à la lumière de
Celui qui sait ; nos souffrances, nos colères
et nos hontes, à décharger ; nos espoirs et nos projets, à présenter…
Autant de mots qui pourront trouver place dans
la prière proposée par le Christ, le Notre Père. Là, les mots sont déjà
présents : ils nous attendent. Les dire en pesant chacun d’eux sera déjà une
prière et un apprentissage de la prière.
Ensuite, progressivement, se découvrira que
la prière ne demande pas, mais qu’elle offre, lâche, confie, et même qu’elle se
tait ou écoute. Et, progressivement, la prière deviendra silence et deviendra
permanente. Alors, progressivement, l’agneau du matin et l’agneau du soir
permettront, en encadrant la vie, de faire de toute sa vie une prière, d’entrer
en prière permanente, en osmose permanente avec le Père. En sorte que la vie
entière et la personne entière deviennent, au-delà des mots, cette prière
permanente, jusqu’à ce que la disposition du cœur et de l’esprit soit elle-même
comme une prière, une écoute et un confiement
permanent. C’est le don ultime.
Une prière permanente qui ne dispense
pourtant pas de la discipline des deux agneaux, parce que cette discipline
chaque jour nous re-situe, chaque jour permet de déposer les bagages, et chaque
jour réactive la prière permanente, toujours menacée par l’insidieux et
séduisant bavardage intérieur.
Et cette fois, nous avons besoin du Notre
Père, et de nous mettre à son écoute !
Ainsi, parler à Dieu, et l’entendre, et que
Lui nous entende, serait possible…
Et même une nécessité. Et surtout un bonheur.
Bien sûr tous les croyants du monde
pratiquent la prière, sous toutes les formes et avec des mots différents. Mais
parlent-ils vraiment à Dieu, et l’entendent-ils vraiment ?
Un sage3 a reçu le don d’entendre
avec les oreilles de Dieu. Chaque fois qu’une personne prie, il entend ce que
Dieu entend. Un jour, quelques personnes viennent le voir et l’interrogent : «
Nous disons beaucoup de prières, mais nous avons le sentiment que Dieu ne
répond jamais. Peux-tu nous dire s’Il nous entend ? » Le sage répond : « Dieu
entend votre prière. Mais Il entend la prière de votre cœur, pas celle de votre
bouche. Quand vous dites le Notre Père, voici ce que Dieu entend : « Notre
Père qui es aux cieux, que mon nom soit sanctifié, que mon règne vienne, que ma
volonté soit faite. Donne-moi aujourd’hui le pain dont j’ai besoin, et
ajoutes-y un peu de fromage, une maison, un lecteur DVD, une jolie voiture et
de longues vacances. Pardonne-moi mes offenses, mais oublie-moi avec mes
manques de pardon. Ne m’embête pas avec mes diverses tentations, mais
délivre-moi de tout ce qui me menace ou me gêne. » Et lorsque vous avez
achevé votre prière, vous dites : Amen, en espérant que Dieu ne tardera
pas à vous exaucer. »
C’est sans doute en pensant à de telles
prières que Jésus, l’homme de Nazareth, se montre sévère :
« Quand vous priez, ne soyez pas comme les
hypocrites : ils aiment à prier debout dans les synagogues et au coin des rues
pour que tout le monde les voie. Je vous le déclare, c’est la vérité : ils ont
déjà leur récompense. Mais toi, lorsque tu veux prier, entre dans ta chambre,
ferme la porte et prie ton Père qui est là, dans cet endroit secret ; et ton
Père, qui voit ce que tu fais en secret, te récompensera. Et quand vous priez,
ne répétez pas sans fin les mêmes choses, comme les païens : ils s’imaginent
que Dieu les
3. Antoine Nouis.
exaucera s’ils parlent beaucoup. Ne les imitez pas, car Dieu, votre
Père, sait déjà de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. » (Matthieu 6.5-8)
Ne faites pas comme eux, recommande Jésus,
mais toi, pour prier, entre dans ta chambre et ferme ta porte : cela ne regarde
que toi et Dieu.
Puis prie en silence, le silence est le
meilleur moyen d’entendre, et Dieu est présent dans ton silence. Et lui, ton
Père, ne te dit même pas qu’Il t’entendra : Il n’en a pas besoin, Il te voit,
Il voit ta vie, tes déchirures, tes cris, tes peurs, tes contradictions ; Il
sait déjà. Mais toi, tu as besoin de les lui dire, avec des mots.
Même si cela ne semble pas naturel, sans
doute parce que, souvent, nous ne savons pas prier.
Conscient de cela, Jésus, après avoir mis ses
compagnons en garde contre une prière de pure forme, leur donne cet ordre : «
Voici comment vous devez prier… ». Et il leur propose ce qui deviendra
le Notre Père :
« Notre Père qui es aux cieux, que ton nom
soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite, sur la terre
comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos
offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés, et ne nous
soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. » (Matthieu 6.9-12)
Cette prière offerte par Jésus qu’il a sans
dite en araméen, nous est parvenue en langue grecque, une belle langue
lorsqu’on peut l’écouter…

Ces paroles du Notre Père se trouvent
également dans l'Évangile de Luc, avec quelques différences, peut-être pour
indiquer que cette prière n'est pas un texte dogmatique, mais une source
vivante.
La version de Matthieu a été retenue par les
Églises, sans doute parce qu'elle est plus complète et surtout d'une densité et
d'un équilibre parfaits. C'est elle que nous allons
découvrir ensemble, phrase après phrase, dès la prochaine fois, pour tenter
cette aventure d'en comprendre toute l'épaisseur.
Afin, c'est mon espoir, qu'elle puisse vous
accompagner et vous aider, vous, à prier ...