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Devant Jérusalem dévastée par Babylone, le
prophète s’interroge : qui est responsable ? Le peuple ? Dieu ? Les ennemis ?
Les chefs, les prêtres et les prophètes ? De manière lancinante il poursuit sa
plainte, répète les mêmes visions d’horreur, comme s’il ne trouvait aucune
issue à cette vallée de larmes et de ténèbres. C’est pourtant là, au cœur du
désespoir, que les Pères de l’Église verront bien plus tard briller une figure
de rédemption et de salut. Leur lecture allégorique des Lamentations y lira
l’annonce du Christ et de sa passion. Mais que signifie la souffrance du Christ
pour ceux qui sont dans le malheur ? De quoi nous sauve-t-il ? Dieu est-il à nos
côtés ? Souffre-t-il lui aussi ? N’est-il pas plutôt absent de la scène du
monde ? Autant de questions qui pour beaucoup de nos contemporains, croyants ou
non, remplacent aujourd’hui les certitudes doctrinales d’hier.
Hélas ! L’or ne brille plus, ce métal précieux a perdu son éclat. Les pierres
consacrées se retrouvent n’importe où.
Les habitants de Sion, aussi précieux que
l’or pur, sont considérés comme de simples plats en terre, fabriqués par le
potier. Hélas, même chez les chacals les mères présentent leurs mamelles et
allaitent leurs petits. Mais mon peuple est comme une mère cruelle, comme
l’autruche dans le désert. La langue du bébé colle à son palais, à cause de la
soif. Les jeunes enfants demandent de la nourriture, mais personne ne leur en
donne. Ceux qui mangeaient des plats délicieux meurent dans les rues. Ceux qui
ont été élevés dans la richesse fouillent de leurs mains les tas d’ordures. Les
fautes de mon peuple sont plus graves que les péchés de Sodome. Cette ville a
été détruite en un instant, et personne n’a eu le temps de faire quelque chose.
Nos princes étaient plus purs que la neige, leur peau était plus blanche que le
lait. Leur corps était plus éclatant que le corail, leurs veines ressemblaient au
saphir. Mais maintenant leur visage est plus noir que le charbon, dans les rues
on ne les reconnaît plus. Ils n’ont plus que la peau sur les os, une peau sèche
comme du bois. Il vaut mieux mourir à la guerre que mourir de faim, épuisé par
le manque de nourriture. Au moment où la catastrophe a frappé mon peuple,
des mères pourtant pleines de tendresse ont elles-mêmes
fait cuire leurs enfants pour les manger.
Le Seigneur est allé jusqu’au bout de sa
colère. Il a répandu sa violente colère, à Sion il a allumé un incendie qui a
brûlé la ville jusqu’aux fondations. Aucun roi de la terre ni personne d’autre
au monde ne croyait que l’ennemi victorieux allait entrer par les portes de
Jérusalem. Cela est arrivé à cause des péchés des prophètes et des fautes des prêtres.
En effet, ils ont tué en pleine ville ceux qui obéissaient à Dieu. Et
maintenant les prophètes et les prêtres vont en tous sens dans les rues, comme
des aveugles. Leurs vêtements sont tachés de sang, et personne ne doit les
toucher. Quand ils arrivent on crie : « Éloignez-vous ! Éloignez-vous ! Ne les
touchez pas ! » Ils fuient et ne savent pas où aller. Mais les autres peuples
disent : « Ils ne peuvent pas rester chez nous. » Le Seigneur ne voulait plus
les voir. Il les a lui-même chassés de tous côtés. Alors, plus personne n’a
respecté les prêtres, personne n’a eu pitié des vieillards.
Sans cesse nos yeux se fatiguent à
attendre un secours qui ne vient pas. De nos postes de garde, nous attendons
l’arrivée d’un peuple
qui ne vient pas nous sauver. On surveille nos pas, nous
ne pouvons donc pas aller sur nos places. Notre fin est proche, notre vie est
terminée, c’est la fin. Ceux qui nous poursuivent sont plus rapides que les
aigles du ciel. Ils nous rattrapent dans les montagnes, ils nous tendent des
pièges dans le désert. Le souffle de nos narines est maintenant pris dans leurs
pièges. C’était le Messie du Seigneur et nous disions de lui : « Sous son ombre
nous vivrons au milieu des autres peuples. »
Tu peux bien te réjouir et danser de joie,
peuple d’Édom, toi qui habites le pays d’Ous. Pourtant, toi aussi, tu boiras la
coupe de la colère de Dieu. Tu deviendras ivre et tu te montreras tout nu.
Ville de Sion, tu as été assez punie. On ne t’emmènera plus en déportation.
Mais toi, Édom, le Seigneur punira ta faute, Il fera apparaître clairement tes
péchés.
La chute de Jérusalem et l’exil à Babylone
datent du VIe siècle avant Jésus-Christ. Pourtant les Pères de
l’Église feront une lecture chrétienne des Lamentations. Elles seront même
intégrées, à partir du VIIIe siècle, à la liturgie des offices de la
semaine sainte, ce temps essentiel de la vie chrétienne où l’on revit la
passion du Christ. Cela donnera ces grandes compositions musicales qu’on
intitule souvent Leçons de ténèbres, et dont celles de Charpentier ou de
Couperin sont bien connues. Mais c’est l’œuvre de Roland de Lassus qui a été
choisie pour accompagner cette lecture et cette méditation des Lamentations
10.
Comment passe-t-on de la catastrophe
historique qui a frappé Jérusalem à la passion du Christ ? Au verset 20 on lit
: « Le souffle de nos narines est maintenant pris dans leurs pièges. C’était le
Messie du Seigneur et nous disions de lui : – Sous son ombre nous vivrons au
milieu des autres peuples. »
Le contexte historique pousse à identifier
dans ce Messie l’un ou l’autre des rois de Juda et de Jérusalem. Dans l’univers
biblique, le roi est une figure messianique : il reçoit une onction d’huile, de
même que les prêtres et les prophètes. Certains exégètes juifs voient
d’ailleurs dans ce Messie défait le roi Josias ou le roi Sédécias. Mais dans
une perspective chrétienne, la résonance du mot Messie explique qu’on ait pu
faire une lecture christique des Lamentations. A partir du IIe siècle,
les Pères de l’Église citent et interprètent souvent ce verset 20. Par exemple
Origène, qui vit et enseigne à Alexandrie au IIIe siècle, ajoute au
sens historique un sens prophétique et un sens allégorique.
Le sens prophétique c’est que la prise de
Jérusalem par les Babyloniens annonce la prise de Jérusalem par
10. Parmi les nombreuses œuvres citons Les
Lamentations de GillesBouzignac-Carpentras par le Boston Camerata dirigé
par Joël Cohen chez Erato, les Lamentations du prophète Jérémie de
Lassus par l’Ensemble Vocal Européen de la Chapelle Royale dirigé par Philippe
Herrewege chez Harmonia mundi, celles de Massaino, de White, de Orto par
l’ensemble Huelgas dirigé par Paul Van Nevel chez Harmonia mundi, les Leçons
de ténèbres du Jeudi Sainct par le Concerto Vocale dirigé par René Jacobs
chez Harmonia Mundi, les Leçons de ténèbres de Couperin chez Decca…
les Romains en 70. Dans les deux cas le Temple est
détruit.
À un autre niveau, le sens allégorique
conduit Origène à voir en Jérusalem une représentation de l’âme humaine. Son
humiliation et sa captivité dépeignent la situation de l’âme éloignée de Dieu.
Elle sombre dans la confusion, symbolisée par Babylone. Son seul recours est le
Christ. Dans « l’ombre » que mentionne le verset, Origène décèle l’incarnation
du Christ et l’annonce de la gloire future promise aux croyants.
Toujours dans ce même verset, un autre Père
de l’Église, Irénée de Lyon, décrypte une prophétie de la passion : « l’Écriture
nous fait savoir que le Christ, tout en étant Esprit de Dieu, devait se faire
homme soumis à la souffrance, et manifeste en quelque sorte surprise et
étonnement devant ses tourments, de ce qu’il devait supporter ainsi les
tourments, lui à l’ombre de qui nous avons dit que nous vivrions. Et l’Écriture
appelle ombre son corps, parce que comme l’ombre est produite par un corps,
ainsi la chair du Christ aussi a été faite par son esprit. Mais par l’ombre
elle signifie aussi l’abaissement de son corps et sa facilité à être humilié,
parce que tout comme l’ombre des corps droits et debout est foulée aux pieds,
de même aussi la chair du Christ tombée à terre a été pour ainsi dire foulée
aux pieds dans sa passion 11. »
Cette lecture chrétienne des Lamentations
s’est forcément faite en polémique avec les interprétations juives. Car à
partir d’une compréhension allégorique, elle a tiré
11. Irénée de Lyon, Démonstration de la
prédication apostolique, ch. 71, « Sources chrétiennes » 62, Cerf, Paris.
une doctrine et imposé une clef de lecture applicable à
tout le premier Testament. C’est ce qu’on appelle la lecture typologique.
Ce Messie, il devenait obligatoire d’y voir
l’annonce du Christ, et les autres interprétations ont donc été disqualifiées.
Aujourd’hui il faut revenir à la source, au moment de cette lecture inspirée,
en interroger le sens et la motivation. Comment et pourquoi le drame de la
passion du Christ a-t-il pu être lu à la lumière du drame de Jérusalem ?
Une clef essentielle de cette question se
situe chez le prophète Ésaïe, dont les paroles concernent également la chute de
Jérusalem. Un texte qu’on intitule le Poème du serviteur souffrant a
servi de fondement à de nombreux passages du Nouveau Testament :
« Devant le Seigneur, le serviteur a
grandi comme une petite plante, comme une racine qui sort d’une terre sèche.
[…] C’était un homme qui souffrait, habitué à la douleur. Il était comme
quelqu’un que personne ne veut regarder. Nous le méprisions, nous le comptions
pour rien. Pourtant ce sont nos maladies qu’il supportait, c’est de notre
souffrance qu’il s’était chargé. Et nous, nous pensions : C’est Dieu qui le
punit de cette façon, C’est Dieu qui le frappe et l’abaisse. Mais il était
blessé à cause de nos fautes, Il était écrasé à cause de nos péchés. La
punition qui nous donne la paix est tombée sur lui. Et c’est par ses blessures
que nous sommes guéris. »
Et plus loin on lit : « Par lui le
Seigneur réalisera son projet. A cause des souffrances qu’il a supportées il
verra la lumière, il sera rempli de bonheur. Mon serviteur, le vrai juste,
rendra justes un grand nombre de gens, car il s’est chargé de leurs péchés. » (Ésaïe 53,2-5. 10d-11)
Dans ce serviteur choisi par Dieu, souffrant
à cause des autres et pour les autres, le Nouveau Testament a vu le Christ. En
vertu de la lecture typologique, la prophétie d’Ésaïe a largement nourri la
théologie chrétienne du salut. Ce salut, il passe par cet homme annoncé sous le
titre de Serviteur, ou ailleurs de Messie, et encore de Fils de l’homme. Il
passe par son sacrifice. Il est rendu manifeste par sa résurrection, qui porte
le pardon de Dieu pour l’humanité toute entière.
Cette doctrine a le mérite de concilier la
colère de Dieu devant le mal et sa bonté qui fait miséricorde. La mort du
Christ y est expliquée comme un sacrifice d’expiation, mais aussi de
substitution : il meurt en rançon du péché à la place des pécheurs. « Son sang
apaise le courroux divin », chantaient les anciens
cantiques. L’œuvre de réconciliation entre Dieu et l’humanité est accomplie.
On rejette souvent aujourd’hui cette
théologie traditionnelle. L’idée de la souffrance rédemptrice nous scandalise.
Cela donne de Dieu une image perverse : celle d’une divinité obtenant
satisfaction des fautes dans le sang d’un Christ bouc émissaire. Au lieu de
valoriser un pardon libérateur, elle a parfois enfermé les croyants dans une
culpabilité maladive. Pourtant le pardon et le salut étaient bien au cœur du
message : la mort du Christ se voulait le dernier sacrifice. Elle signifiait
salut et rédemption pour tous, et pour toujours. La seule offrande attendue serait
désormais celle des cœurs : aimer Dieu, aimer son prochain comme soi-même !
Personne n’aurait plus à craindre la colère de Dieu !
Mais par ailleurs comment échapper à la
réalité persistante du mal : du mal commis, du mal subi, des malheurs ? Relire
les Lamentations nous fait rencontrer, sous forme de choc, un Dieu qui semble
encore en colère. Et malgré les siècles qui nous séparent, l’auteur nous
invite, à propos des événements terribles et inhumains qui se déroulent à notre
époque, sous nos yeux, à entrer dans sa métaphore, à dire avec lui « c’est
comme si Dieu était un ennemi, c’est comme si le jour de colère était arrivé. »
Pourquoi le Christ est-il venu, alors ? Pourquoi est-il mort ? N’y a-t-il pas
toujours autant de malheurs dans ce monde ! Faut-il attendre son retour pour
que cela cesse ?
« Ville de Sion tu as été assez punie. On ne
t’emmènera plus en déportation », annonce le prophète. Après la tempête viendra
le calme. Ces mots exténués suggèrent un certain fatalisme. Le malheur finira
bien par cesser. Il y a un temps pour tout : un temps pour pleurer et un temps
pour se consoler. Pourtant cela ne suffit pas ! Que le mal s’arrête, tout
simplement, ne suffit pas. Quel apaisement, si la vie est détruite ? Quel
avenir au milieu des ruines ? Quel sens a l’existence de l’homme sur la terre ?
Comment suffirait-il, cet arrêt de la
violence, dans un monde broyé par les ennemis, par la colère de Dieu, ou encore
déserté par sa présence ! Un monde dont même la trace de Dieu, la trace du Dieu
de l’Alliance, serait effacée ?
Un monde de rancœur et de ressentiment !
Un monde livré à l’illusion d’une vengeance
réparatrice !
Qui sèchera les pleurs ?
Quelle bonté recueillera les plaintes,
consolera les cœurs, redira les promesses d’autrefois, ranimera la confiance ?
Au-delà de l’apaisement, les plaies doivent
être pansées, la vie doit être réparée. Il faut un signe de la présence de
Dieu. Un signe auquel l’homme puisse se fier. Pour se remettre debout. Toujours
nous désirons comprendre, refuser l’absurde. Que s’ouvre une perspective de
salut !
Cette profonde aspiration à la vie, le
Serviteur de la prophétie d’ Ésaïe y répond, mais bien autrement que par
l’expiation ou la substitution. Dans le malheur de Jérusalem, dans les épreuves
que les hommes traversent, de siècle en siècle, il ouvre un horizon de
rédemption. Il est promesse de consolation. Par son existence il creuse en
l’homme un puits d’humanité, le sauvant et de l’effondrement de l’âme et de l’endurcissement
du cœur. Il signifie Dieu proche, présent. Ce Serviteur, la tradition
chrétienne l’identifie au Christ, l’homme de douleur et d’infinie compassion.
Le sauveur ! Le Messie ! Ecce homo ! Pour la tradition juive, il incarne le
peuple d’Israël dans son entier.
« La certitude de la proximité de Dieu le
garde, écrit Catherine Chalier, sans l’empêcher pourtant de subir les assauts
de la méchanceté et de la dérision. Mais elle lui donne, incompréhensiblement
aux yeux du monde, la force de les affronter, fût-ce pour en mourir, en
espérant que sa souffrance n’est pas vaine pour ce monde précisément, qu’elle
aidera, peut-être, à s’éveiller à la conscience du mal qu’il fait et à s’en
repentir 12 . » Ce n’est pas l’expiation qui sauve du mal
et du malheur, ni la substitution par une victime émissaire, mais la conscience
et la miséricorde ! Le serviteur ne donne pas sa vie pour payer le prix du
péché ou satisfaire la colère de Dieu. Il ne réalise pas une tractation ni un
échange. Il accomplit une offrande, gratuitement. Il s’offre lui-même, par
fidélité envers son Dieu. Pour faire rayonner l’amour de son Dieu dans le
monde, pour émouvoir la conscience des hommes.
Ce rayonnement de l’amour de Dieu, cette «
émotion » de la conscience des hommes, ils sont tous deux unis dans son
offrande. Sans la conscience des hommes l’amour divin serait malheureux,
malheureux de n’être pas reçu, comme s’il n’était pas révélé. Mais la
conscience humaine, sans l’éclairage de l’amour divin, deviendrait comme un
regard impassible. Un regard que rien ne réchauffe.
Le plus souvent dans la vie, les signes de
l’amour de Dieu sont brouillés. Au temps du malheur ils sont brouillés au point
que Dieu peut paraître « comme un ennemi. » Et la conscience des hommes est
parfois
12. Catherine Chalier et Marc Faessler,Judaïsme et christianisme l’écoute en partage,
Collection « Patrimoines, judaïsme et christianisme », Cerf, Paris, 2001.
anesthésiée, au point que les uns commettent l’intolérable et que
les autres subissent l’inconsolable. Alors l’amour de Dieu et la conscience des
hommes sont séparés. Ils ne peuvent plus se rejoindre, et le monde risque de
devenir inhabitable : un lieu de désolation et de ténèbres. Ce monde qui était
création de Dieu ! En ces jours-là, le néant guette. Par contagion, par
explosion, ou encore par simple cynisme, les forces de mort peuvent provoquer
l’anéantissement de toute vie.
Mais il y a le Serviteur !
Le Serviteur empêche cette victoire, par sa
simple présence. Il s’avance au bord de l’abîme, humble mémoire de l’humain
créé au sixième jour – homme et femme à l’image de Dieu. Il s’avance à ce
moment où les ténèbres vont se refermer sur elles-mêmes et engloutir le monde.
Et il sauve ! Et ce salut n’est pas celui
d’un empire ou d’une puissance ! C’est le salut de la vie. Il sauve un seul
instant dans le temps, cet instant qui suspend la logique de mort, dans un
simple tressaillement : le tressaillement de la vie, le tressaillement de
l’amour conscient.
Et cet humble sursaut d’humanité qui fait
être le Serviteur ce qu’il est et qui le fait agir comme il le fait, c’est la
vérité sur laquelle repose la création toute entière, la vérité qui donne sens
à toute vie et promesse de salut au monde. L’humble sursaut de l’amour
conscient. Qui dit oui à l’offrande de sa vie.
C’est ce que témoigne le Christ sur la croix,
à ce moment de peine où il pleure devant Dieu l’abandon de Dieu même : « Mon
Dieu Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est Dieu qu’il prie et c’est
Dieu qu’il pleure. En ce chagrin infini – d’un instant avant sa mort
– il sauve l’amour de Dieu et la conscience
des hommes d’être séparés, d’être engloutis loin l’un de l’autre. Par son cri
douloureux il les sauve de la victoire des ténèbres, en les unissant dans son
amour conscient. Et c’est cela qui est salut pour le monde.
Alors la souffrance prend une autre place et
un autre sens. Elle n’est plus un accident de l’histoire ou du cosmos. Elle
n’est plus un châtiment pour des erreurs ou des fautes. Elle n’est plus ce lieu
d’angoisse dominé par le spectre de l’absurde. Elle se révèle être une
souffrance visitée par Dieu lui-même. Dieu souffre avec et près de nous. Il
souffre parce qu’il aime ! Pour sauver ce souffle si léger mais si lumineux de
la vie, Dieu se dépouille de sa toute-puissance. Il accepte la souffrance. Il
partage la souffrance de son serviteur, la souffrance de son peuple plongé dans
les affres de l’histoire.
Et il porte en lui la souffrance de laisser
souffrir ceux qu’il aime.
Tout s’écroule : toutes nos images de Dieu.
D’un Dieu tout-puissant, d’un Dieu punissant. D’un Dieu en colère. D’un Dieu
cantonné là-haut, séparé, surveillant de son œil courroucé la marche des
choses. Dieu est frappé de faiblesse. Et de souffrance. Et de silence. En même
temps que le prophète est traversé par la Parole brûlante de Dieu, le Serviteur
est traversé par son silence : le silence de sa souffrance.
Silence que l’homme peut vivre comme une
absence !
Parfois Dieu est à tel point présent dans la
souffrance qu’il n’y a plus d’espace pour que sa présence soit encore sensible.
Son altérité consolante a disparu. Celui qui souffre ne la vit plus. Il lui
faut prier à tâtons ! Il lui faut prier sans savoir. Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m’as-tu abandonné ?
Mais Dieu souffre-t-il réellement avec nous ?
Ou est-ce une illusion ? Est-il présent ? Est-il
absent ? Qui sait ? Pour le christianisme Dieu se rend présent dans la
souffrance du Christ ! Dans le Christ on peut le rencontrer, se révélant à
l’instant de l’extrême faiblesse. Dieu dépouillé de sa puissance. Dieu comme
prisonnier volontaire de la souffrance. Par amour !
Le judaïsme exprime davantage son absence,
son exil ! « Nous interrogeons les chemins et les sentiers, tous nous disent
qu’ils ont entendu une voix amère, sanglotante, qui pleurait sur ses enfants et
ils ignorent où elle s’en est allée. C’est à nous qu’il appartient de pleurer à
nous qu’il revient de dire le chant funèbre, nous embrasserons la poussière de
ses pieds, le lieu de sa demeure, nous embrasserons les murs du palais et nous
pleurerons amèrement. » C’est ainsi que dans le commentaire du Zohar sur
les Lamentations, le peuple pleure le départ de Chekhina, ce qui signifie en
hébreu la présence de Dieu, sa part féminine 13.
Dieu est-il présent dans l’histoire? Dans
notre histoire ? Est-il absent ?
La réponse du Serviteur, c’est la fidélité.
C’est la manifestation fidèle de l’amour conscient. Seule elle rend Dieu
présent, même sous forme de manque, même dans l’épreuve la plus terrible. Et
c’est cela qui est demandé à tout homme : la fidélité ! C’est la requête que
lui adresse le Serviteur souffrant ! Que lui adresse le Christ ! Faire vivre à
son tour l’amour conscient. S’en
13. Le Zohar, Lamentations, Les dix
paroles, Editions Verdier, Paris, 2000,
p. 63.
porter responsable. À l’heure où Dieu se tait. Demeurer
fidèle à la lumière dans l’obscurité la plus impénétrable.
Car aux heures des immenses détresses, Dieu se réfugie dans le plus humble signe d’amour qu’un être humain puisse émettre en son Nom ! Et même sans qu’il soit prononcé !