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Peut-on rester humain dans les enfers de
l’histoire ? Peut-on remonter des enfers ? Comment demeurer fidèle à Dieu ?
L’homme des Lamentations est l’homme qui s’est posé ces questions, non
seulement pour lui-même mais pour nous tous. Lors de notre troisième méditation,
nous l’avons rencontré dans l’ombre du prophète Jérémie. Nous l’avons écouté.
Nous avons fait résonner sa voix avec celle de Primo Lévi, à plus de vingt
siècles de distance, montrant que l’enjeu de telles paroles de ténèbres
concerne l’humanité de l’homme. Pas seulement celle des bourreaux mais aussi
celle des victimes. Et encore celle du témoin harcelé jusqu’à la folie par des
visions ineffaçables. Peut-on rester humain en enfer ? Cette question, c’est
devant Dieu que l’auteur des Lamentations nous la soumet. C’est devant Dieu,
jamais sans Dieu. C’est Dieu qu’il rend témoin de son gémissement ! Gémissement
en faveur de l’homme. Gémissement qui demeure humain, même lorsque celui qui le
profère ne ressemble plus qu’à une bête blessée. Alors il reste un combat à
mener. Si le cœur de l’homme croit encore que « la bonté de l’Éternel n’est pas
épuisée », l’ultime combat – pour sauver l’humain en l’homme – est un combat
contre la haine. Ce sera le sujet de notre méditation d’aujourd’hui :
– comment ne pas haïr un Dieu qui fait
tant souffrir ?
– comment dépasser le désir de se venger
des ennemis ?
Le Seigneur est bon pour celui qui met sa confiance en lui, pour celui
qui le cherche. C’est une chose bonne d’attendre en silence le secours du
Seigneur. C’est une chose bonne pour l’être humain de se soumettre à des règles
dès sa jeunesse.
Quand le Seigneur le fait souffrir, il
doit s’asseoir à l’écart et se taire. Qu’il s’abaisse, le visage dans la
poussière ! Il y a peut-être de l’espoir ! Qu’il tende sa joue à celui qui le
frappe, qu’il se laisse couvrir d’insultes !
En effet, le Seigneur ne rejette pas les
humains pour toujours. Même s’il fait souffrir, Il est plein d’amour, car sa
bonté est immense. Non, ce n’est pas de bon cœur que le Seigneur abaisse les
humains et les fait souffrir.
Quand on écrase tous les prisonniers d’un
pays, quand on méprise les droits d’un être humain sous les yeux du Dieu
Très-haut, quand on fausse la justice dans un procès, est-ce que le Seigneur ne
le voit pas ?
Qui peut faire exister les choses par sa
seule parole ? Est-ce que ce n’est pas le Seigneur qui décide ? C’est bien par
la Parole du Dieu Très-haut que tout arrive, le malheur et le bonheur. Alors
celui qui reste en vie, malgré ses fautes, pourquoi est-ce qu’il se plaint ?
Examinons à fond notre conduite et
revenons au Seigneur. Prions de tout notre cœur en élevant les mains vers le
Dieu qui est au ciel. Nous avons commis des fautes, nous nous sommes révoltés,
et toi tu n’as pas pardonné.
Tu t’es enveloppé de colère, tu nous as
poursuivis et tu nous as tués sans pitié. Tu t’es caché dans un nuage pour
empêcher nos prières de parvenir jusqu’à toi. Tu as fait de nous des ordures,
des objets dégoûtants parmi les autres peuples.
Tous nos ennemis parlent contre nous. Ce
qui tombe sur nous, c’est la peur et l’horreur, la destruction et la
catastrophe. Mes yeux sont inondés de larmes à cause de la catastrophe qui
frappe mon peuple.
Mes yeux pleurent sans arrêt. Il n’y a pas
de repos, jusqu’à ce que le Seigneur se penche du haut du ciel et regarde. Mes
yeux me font mal quand je vois ce qui arrive aux villages voisins.
Ceux qui m’en veulent sans raison m’ont
poursuivi comme s’ils chassaient un oiseau. Ils m’ont enfermé tout vivant dans
une citerne, et ils ont bouché l’ouverture avec une pierre. L’eau montait plus
haut que ma tête, et j’ai dit : « je suis perdu ! »
Au fond du trou, j’ai fait appel à toi
Seigneur. Tu m’as entendu dire : « Ne ferme pas tes oreilles à mes soupirs et à
mes cris. » Quand je t’ai appelé, tu t’es approché et tu m’as dit : « N’aie pas
peur ! »
Seigneur tu as pris ma défense, tu m’as
sauvé la vie. Tu as vu Seigneur, le tort que les gens m’ont fait. Rends-moi
justice ! Tu as vu comment ils se sont vengés de moi, tout ce qu’ils ont
préparé contre moi.
Tu as entendu leurs insultes, Seigneur,
tout ce qu’ils ont préparé contre moi. Mes ennemis ont de mauvaises intentions
et ils parlent contre moi tous les jours. Qu’ils soient assis ou debout,
regarde-les : ils font des chansons sur moi.
Rends-leur ce qu’ils m’ont fait, Seigneur
! Ferme leur cœur. Ce sera ta malédiction sur eux. Poursuis-les avec colère et
chasse-les de la terre.
« Qu’il tende la joue à celui qui le frappe,
qu’il se laisse couvrir d’insultes ! » Ce verset des Lamentations peut choquer.
Il rappelle une parole connue : celle de Jésus dans le Sermon sur la montagne
où il invite à aimer les ennemis. Qu’on soit chrétien ou non, l’image de la
joue tendue symbolise pour beaucoup la non-résistance au méchant. De manière
positive, elle suggère de répondre à la violence par une attitude non-violente.
Mais elle peut aussi provoquer une forme de soumission passive devant ceux qui
commettent le mal. Et c’est dangereux.
Le contexte des Lamentations donne un autre
relief à ce verset. Avant de concerner les ennemis, il concerne Dieu. Pour
l’heure c’est Dieu qui frappe, c’est Dieu qui se montre « comme un ennemi »
vis-à-vis de son peuple. C’est Dieu qui harcèle son serviteur, Dieu qui le fait
souffrir, Dieu qui le met dans une position intenable. Le prophète n’en doute
pas un seul instant : Dieu reste l’auteur de l’histoire, celui qui la dirige de
main de maître. Y compris quand les événements semblent démentir toutes les
promesses du passé. Y compris quand de l’Alliance ne restent que des ruines.
Alors faut-il se soumettre à l’incompréhensible volonté divine ? L’homme
doit-il s’écraser sous les coups de boutoir du « Dieu ennemi » ? Le louer
malgré tout ? Sagesse de l’impuissance ? Obscur désir d’apaiser le bourreau, de
le séduire ? De regagner ses faveurs ?
Non pourtant. Tel n’est pas le propos de
Jérémie. Le prophète ne peut se tromper à ce point sur Dieu. Il peut le voir
comme un juge, il peut le ressentir comme ennemi, mais il ne peut le
transformer en idole. Dieu n’est pas une divinité perverse qui jouirait de
l’humiliation de ses créatures, ou de leur sanglant martyre.
Contrairement aux apparences, les gestes que
suggère le prophète sont des signes de résistance. C’est par sa parole d’homme,
en portant plainte, qu’il a résisté à Dieu devenu comme un ennemi. Et sa parole
– entendue dans la Bible – est devenue Parole de Dieu. De même, la joue tendue,
la bouche dans la poussière, l’endurance au mal qu’il préconise portent cet esprit de résistance. Ce qui résiste à travers
ces gestes-là, ce qui doit résister, c’est le désir de Dieu, de ce Dieu de
l’Alliance qui semble caché par le Dieu ennemi. C’est l’espérance folle de
l’amour de Dieu.
Oui c’est cela qui doit résister, à l’heure
où les circonstances dénoncent Dieu, et pousseraient même à le haïr, ce Dieu
qui laisse faire, ce Dieu « qui s’est enveloppé de colère, qui s’est caché dans
un nuage pour empêcher nos prières de parvenir jusqu’à lui. » Ce Dieu terrible
!
Dans les épreuves d’épouvante, le premier
combat à mener est un combat de résistance au désespoir. Un combat contre la
tentation de haïr Dieu, de l’accuser de tous les maux, de le rejeter violemment
pour ce qu’il n’est pas. Dans une de ses nouvelles, Albert Camus évoque
l’histoire d’un prêtre qui cède à cette tentation. Parti comme missionnaire en
Afrique, cet homme est fait prisonnier. Violemment torturé au cours d’un
étrange rituel, il devient comme fou. Et Camus lui fait tenir ces terribles
propos : « On m’avait trompé, seul le règne de la méchanceté était sans
fissures, on m’avait trompé (…) le bien est une rêverie, un projet sans cesse
remis et poursuivi d’un effort exténuant, une limite qu’on n’atteint jamais,
son règne est impossible. Seul le mal peut aller jusqu’à ses limites et régner
absolument, c’est lui qu’il faut servir pour installer son royaume visible…
Oui, ajoute-t-il, je devais me convertir à la religion de mes maîtres, oui
j’étais esclave, mais si moi aussi je suis méchant je ne suis plus esclave,
malgré mes pieds entravés et ma bouche muette 8. »
Cette conversion à la haine du bien, à la
haine de Dieu, à la haine de soi fait froid dans le dos. Cette conversion est
une perversion. Elle met en danger ce que l’homme a de plus précieux : le
fondement de son être, son orientation vers la vie, vers le prochain, vers la
lumière. Elle conduit à la destruction, au meurtre, à la mort. Cette tentation
du désespoir, mise en scène par Camus, est présente comme une ombre dans les
graves épreuves de la vie humaine. Elle l’est a fortiori dans les temps de
8. Albert Camus, « Le renégat », Théâtre,
Récits, Nouvelles, La Pléiade, Editions Gallimard 1962, p. 1589-90.
désastre politique et historique, et donc dans le drame des
Lamentations. Mais la Bible nous la fait rencontrer à d’autres moments.
Ainsi la femme de Job n’hésite pas à dire à
son mari accablé de souffrance : « Maudis Dieu et meurs ! »
Au temps de l’angoisse, au temps de
l’insupportable souffrance, dans les horreurs de l’histoire, maudire Dieu, en
finir avec l’amour, avec la bonté, avec les autres, avec la morale, se résigner
à l’ordre du mal, se dire que la vie est ainsi faite, se laisser fasciner par
l’attrait du néant : certains êtres cèdent à cette tentation ! Pensent-ils y
trouver un soulagement, une libération, une forme de jouissance même ? La
souffrance finira bien par s’apaiser. Tout rentrera dans l’ordre naturel des
choses.
« Si moi aussi je suis méchant, dit le
renégat de Camus, alors je ne suis plus esclave ! Et si je hais ce Dieu qui me
fait si mal, alors il ne pourra plus rien contre moi ! Plus jamais ! »
Cette tentation n’est pas commune,
heureusement. Elle ne guette peut-être que les âmes fortes, les êtres qui un
jour se sont livrés à Dieu de tout leur cœur, de toute la force de leur pensée,
de tout l’élan de leur confiance, les êtres qui ont exigé de la vie un tel
absolu ! Ou qui ont aimé avec une passion maladive, jusqu’à tout abandonner
d’eux-mêmes. À l’heure de l’inhumaine épreuve, comment résister au vertige du
néant ? Que reste-il à celui qui a tout donné ?
La réponse à cette tentation, nous montre
Jérémie, c’est l’acceptation de la souffrance. Et c’est la persistance dans le
désir de Dieu. Dans le désir d’une vie éclairée par l’amour de Dieu. « Que
l’homme s’abaisse, le visage dans la poussière ; il y a peut-être de l’espoir !
» Cet espoir concerne l’avenir bien sûr : un avenir guéri. Mais plus encore il
concerne le sens de cet avenir, et même le sens fondamental de la création et
de l’histoire : passé, présent et avenir ! L’orientation de toute vie !
Cet espoir, c’est que Dieu soit et demeure
roc de justice, roc pour la justice. C’est que Dieu soit aussi un Dieu de
miséricorde, un Dieu pour la miséricorde. C’est que Dieu reste bien le Dieu de
l’Alliance ! « Quand on écrase tous les prisonniers d’un pays, s’écrie le
prophète, quand on méprise les droits d’un être humain sous les yeux du Dieu
très-haut, quand on fausse la justice dans un procès, est-ce que Dieu ne le
voit pas ? »
Mais pour persister dans le désir du Dieu de
l’Alliance, pour espérer encore sa justice, il faut surmonter une contradiction
: accepter la souffrance, mais accepter aussi de dépasser la souffrance,
d’aller au-delà, au moment où elle se transforme en un piège dangereux qui veut
emprisonner l’être. Au moment où elle clame qu’il n’y a rien à attendre, rien à
espérer. « Il n’y a pas de consolateur », entend-t-on plusieurs fois dans les
Lamentations.
Nous voici au moment où ce que l’être doit
sauver du naufrage, c’est son désir de consolation. Acceptant l’épreuve, il
attend d’être consolé. Oui après la douleur il y aura guérison. Après le
chagrin une joie nouvelle viendra.
« Le Seigneur ne rejette pas les humains pour
toujours, dit le prophète. Même s’il fait souffrir, il est plein d’amour, car
sa bonté est immense. » Et « ce n’est pas selon son cœur qu’il abaisse les
humains et les fait souffrir. » Cette confession de foi est apaisante : Dieu ne
nous veut pas de mal ! Mais elle fait apparaître une faille dans l’exercice de
sa volonté. Il y a un moment, un lieu, où Dieu semble frappé d’impuissance !
Quelque chose échappe à sa maîtrise ; il a un point faible, un malgré soi, donc
une part d’innocence. Il ne peut pas tout. « Non ce n’est pas selon son cœur
que Dieu fait souffrir les humains ! » Terrible découverte de l’homme face à
son Dieu ! Terrible découverte qui conduit la foi à un nouveau combat !
Mais ce n’est plus un combat contre la
tentation de haïr Dieu ; c’est un combat pour l’amour : pour l’amour de Dieu,
l’amour de la vie, l’amour de l’homme. Au-delà de toute illusion, au-delà de
tout ce que l’être humain peut comprendre ou ne pas comprendre. Un combat
inédit, bouleversant ! L’Alliance devient plus qu’une histoire commune entre
Dieu et son peuple : un destin qu’ils partagent totalement. Si l’heure de la
catastrophe et de la douleur est aussi l’heure de l’impuissance de Dieu, de son
impuissance et de sa fragilité, alors cette heure deviendra l’heure d’une
compassion réciproque : celle de Dieu pour l’homme, celle de l’homme pour Dieu.
L’humain de l’homme est sauvé par cette compassion qui s’empare de lui, à
l’heure où il découvre la fragilité de Dieu. Il a mal pour Dieu. Il a pitié de
Dieu.
C’est ainsi que dans le malheur le prophète
redit l’amour de Dieu, qu’il suggère à nouveau sa présence. Et ce n’est plus
celle d’un Dieu ennemi. Le peuple peut à nouveau le prier.
Pourtant l’ennemi demeure : les ennemis.
Humains, ceux qui tuent, massacrent, détruisent ! Une prière s’élève, contre eux
: « Rends-leur ce qu’ils m’ont fait Seigneur. Ferme leur cœur. Ce sera la
malédiction sur eux ! Poursuis-les avec colère et chasse-les de la terre ! »
La violence exprimée dans la Bible envers les
ennemis est souvent choquante, même expliquée par le contexte historique. Nous
lui opposons l’exemple du Christ, prêchant le pardon et l’amour de l’ennemi.
Cela nous pousse parfois à distinguer le Dieu du Premier Testament et celui de
l’Évangile. L’un pousserait la justice jusqu’au châtiment, dans un esprit de
vengeance ; l’autre ne serait qu’amour et miséricorde. Pourtant, écrit Dietrich
Bonhoeffer, « c’est seulement quand on admet la colère et la vengeance de Dieu
envers ses ennemis comme des réalités valables que l’on peut pardonner et aimer
ses ennemis. Celui qui veut immédiatement passer au Nouveau Testament n’est pas
chrétien à mon avis 9. »
Alors comment entendre la prière contre
l’ennemi ? Comment la partager ? Peut-on, a-t-on, le droit de prier contre lui
? Ou seulement pour lui, en sa faveur, comme y invite l’Évangile ? Mais surtout
comment ne pas se laisser enfermer dans la haine ?
Chacun fait l’expérience du conflit, un jour
ou l’autre, au sein de la famille, avec un ami, dans le cadre du travail. Qui
n’a jamais éprouvé d’agressivité ni de rancune ? Et même, une fois ou l’autre,
un élan de haine en réaction à une injustice, à une humiliation ? Ce n’est pas
si facile de s’apaiser après l’offense. Sans parler du pardon ! Ces expériences
font partie de la condition humaine en général.
Mais l’épreuve de l’ennemi, c’est autre
chose. L’épreuve de l’ennemi, tout le monde ne l’a pas connue.
9. Dietrich Bonhoeffer, Résistance et
soumission, Labor et Fides, Genève, 1973, p. 166.
Ni l’épreuve de la guerre. Ni la tyrannie. Ou
encore la torture. Tout le monde n’a pas connu l’épreuve de la haine
exterminatrice. Le corps qui se délite sous le regard glacial ou brûlant du
bourreau !
Cette épreuve de l’ennemi est une des plus
terribles qui soient. Car elle noue ensemble le destin de la victime et celui du
bourreau. Elle instaure un lien obscur entre celui qui commet le mal et celui
qui le subit. Ce lien, il faut absolument le dénouer, sinon il n’y a pas de
libération possible. Le bourreau continue de hanter sa victime.
C’est ce lien que vise la prière contre
l’ennemi. Malgré les apparences, cette prière n’est pas vengeresse. C’est une
demande de justice, une demande de réparation et de protection. Elle relève de
la parole prophétique, car elle annonce avec force et confiance la vérité du
jugement de Dieu. C’est ainsi qu’elle desserre les liens horribles entre la
victime et son bourreau. La libération, la guérison seront possibles.
Demander à Dieu qu’il fasse justice, cela
signifie choisir la vie, à l’heure où guette l’obsession de la vengeance,
c’est-à-dire le désir de mort. L’être humain s’en remet à Dieu, au-delà de sa
propre souffrance et de sa propre expérience du mal. Il s’en remet à Dieu pour
décréter ce qu’il en est du juste et de l’injuste, du coupable et de l’innocent.
Et si la réponse de Dieu est de « faire briller le soleil ou pleuvoir sur les
bons comme sur les méchants », il devra l’accepter : l’accepter pleinement,
même si c’est terriblement difficile. Mais il demandera toujours justice. Il
revient à l’homme de toujours demander et espérer la justice de Dieu ; c’est le
seul moyen de lutter contre l’ennemi, contre la haine, contre l’illusion
mortifère de la vengeance.
C’est cette justice que réclament à cor et à
cri tous les prophètes bibliques dans leurs déchirants appels, de manière
incessante. Car l’ennemi existe réellement. Ce n’est pas un bouc émissaire
qu’ils créent pour dégager leur peuple de toute responsabilité dans ce qui lui
arrive, ou pour innocenter Dieu.
Hélas l’ennemi existe !
Alors comment aller au-delà de la justice,
au-delà de la prière contre l’ennemi ?
Comment rejoindre le Christ quand il invite à
prier pour l’ennemi ? Le prophète peut-il pardonner à ceux qui brisent son
peuple, envahissent sa terre, écrasent toute dignité humaine ? La douleur de
Jérémie n’est pas seulement sa douleur. Il pleure sur tous. Son chagrin est un
chagrin politique – il porte toute la cité dans sa plainte, et même le monde !
Chagrin qui semble inconsolable ; car ce qui a eu lieu ne pourra jamais
s’effacer de la mémoire des hommes. Même s’il est vaincu, l’ennemi aura gagné !
Comment prier pour lui ?
Et prier en faveur de quel ennemi ? L’ennemi
qui a frappé était sans visage, une horde affolée par un tyran masqué par le
pouvoir. Et même si l’ennemi s’incarne en un seul individu, ce n’est qu’un
rictus, un bras levé, une main meurtrière, un œil féroce ! Ce n’est pas un
homme, pas un frère, pas un visage ! Prier contre l’ennemi, contre les ennemis,
c’est dénoncer cela, ce mal qui terrasse l’humain en l’homme, ce mal visible
dans le déchaînement fanatique des foules ou le regard halluciné de l’homme
possédé par la haine. Prier contre cet ennemi.
Contre ce mal qui menace la création toute
entière, en se riant de sa beauté, de sa bonté, de son sens !
Pourtant vient un jour où l’ennemi retrouve
son visage. Ultime épreuve pour la victime : rencontrer ce visage. Ultime
combat contre la haine ! Car ce visage de l’ennemi n’est pas celui d’un monstre
; c’est un visage d’homme. Alors ce qui n’a pas valu pour le bourreau au temps
de son crime vaudra pour la victime au temps de la rencontre. Elle ne pourra
pas frapper aveuglément.
Elle ne pourra pas se venger, ni même plus
prier Dieu contre l’ennemi.
Car elle verra l’humain en celui qui fut
inhumain. Et Dieu n’est pas l’ennemi de l’homme. D’aucun homme.