3 Qui est cet homme qui gémit ?

Dans la catastrophe qui a frappé Jérusalem en 587, l’auteur des Lamentations a d’abord vu un châtiment de Dieu. Mais l’ampleur du désastre et la souffrance du peuple l’ont poussé plus loin dans son interprétation : c’est comme ennemi que Dieu s’est montré, a-t-il déclaré dans le deuxième chant. Au-delà de la responsabilité des hommes dans ce qui leur arrive, il a entrevu la main d’un Dieu terrible, se laissant aller à son Jour de colère. Et sorti de sa stupeur, il a fait état du désastre, adressant une plainte poignante à ce Dieu : plainte sur Jérusalem, plainte sur le peuple, plainte sur lui-même…

Quel est l’homme qui se cache derrière cet auteur ? Que signifie être prophète du Seigneur ? Voici les questions qui nous porteront dans notre troisième méditation.

Troisième chant (Lamentations 3,1 à 24)

Je suis l’homme qui a connu le malheur sous les coups de la fureur du Seigneur. Il m’a poussé devant lui, Il m’a fait marcher non dans la lumière mais dans les ténèbres. Oui tous les jours, Il fait peser sa main sur moi, et sur moi seul.

Il m’a usé de la tête aux pieds, Il m’a brisé les os. Il m’a enfermé en m’entourant de peine et de difficultés. Il m’a fait habiter dans le noir comme ceux qui sont morts depuis longtemps.

Le Seigneur m’a entouré d’un mur pour m’empêcher de sortir, Il m’a chargé de lourdes chaînes. Même quand je crie et appelle au secours, Il ferme ses oreilles à ma prière. Il m’a barré la route avec de grosses pierres, Il m’a conduit sur une fausse piste.

Le Seigneur est pour moi comme un fauve prêt à bondir, comme un lion caché dans un buisson. Il m’a fait perdre mon chemin, Il m’a déchiré et détruit. Il a tendu son arc et dirigé ses flèches contre moi.

Il a planté toutes ses flèches dans mes reins. Tout son peuple rit de moi. Tous les jours les gens chantent des chansons pour se moquer de moi. Le Seigneur m’a rempli d’une souffrance amère. Il m’a donné du poison à boire. Il m’a obligé à briser les cailloux avec les dents, Il m’a écrasé dans la poussière. Il m’a enlevé la paix, j’ai oublié le bonheur. Alors je dis :

je n’ai plus d’avenir, je n’attends plus rien du Seigneur. Je suis dans le malheur et je ne sais pas où je vais. Penser à mon malheur est pour moi comme un poison amer. J’y pense sans arrêt, je ne peux pas oublier, et je suis abattu.

Mais voici la pensée qui me vient à l’esprit, voici pourquoi j’espère : La bonté du Seigneur n’est pas épuisée, Il n’a pas fini de montrer son amour. Chaque matin, sa bonté et son amour sont tout neufs. Oui ta fidélité est immense ! Je me dis : « Le Seigneur est mon trésor !» C’est pourquoi je compte sur lui.

Un homme qui parle de lui-même

Le texte des Lamentations, composé de cinq poèmes, d’abord gravé dans la mémoire, puis sur du parchemin, est celui d’un véritable poète4. À travers cette création poétique, une voix déchirante se fait entendre. Dans cette voix, la tradition a voulu reconnaître Jérémie. Les thèmes et la tonalité de sa prophétie sont très proches des Lamentations. Un commentaire juif relève que les premiers mots de ce troisième chapitre, « Je suis l’homme… », ont en hébreu une valeur numérique égale au nom « Jérémie ».

4. Il est classé dans la Bible avec les quatre rouleaux de Ruth, du Cantique des Cantiques, de l’Ecclésiaste et d’Esther.

En tout cas texte du poète et voix du prophète sont intimement liés par l’Écriture. Leur fusion crée un personnage, un sujet original, qui n’est ni seulement le poète ni seulement le prophète, mais un homme à la croisée de ces deux identités. Il faut accepter que ni l’histoire ni l’exégèse ne puissent nous dire de manière définitive qui était cet homme.

Il faut simplement l’écouter, car cet homme se raconte. Il parle de lui-même.

Déjà il l’a fait au cours du deuxième chant, en clamant sa propre douleur, au diapason de la douleur collective. De toutes les fibres de son être il a répondu aux maux qui assaillaient son peuple et sa ville, à tel point que son corps semblait se consumer :

« Mes yeux se fatiguent à pleurer Mes entrailles brûlent ; Mon foie s’est répandu à terre, devant la catastrophe qui touche mon peuple… »

Dans la Bible, tout est parole, y compris le corps. La parole se dit dans la matière de la création et des créatures. Il n’y a pas de séparation entre un ordre spirituel et un ordre charnel, ni assujettissement du second au premier car ils ne font qu’un. Le corps de l’homme n’est pas seulement réceptacle d’une âme ou d’un esprit qui viendraient l’habiter ; il est tout entier animé de ce souffle qu’est l’esprit, comme le signifie le mot hébreu ruah. Le mot nefesh, qui indique « la gorge », est en même temps traduit par l’« âme ». Bien avant la psychanalyse, la Bible nous dit que le corps parle. Il parle la joie de l’être, mais plus souvent encore sa souffrance. En particulier dans les psaumes on entend les os, les veines, le ventre, le nez, les yeux… exprimer la douleur de l’homme devant Dieu. Par l’Écriture, la parole devient Parole de Dieu : cette Parole de Dieu lue dans la Bible.

Comme le psalmiste, l’auteur des Lamentations souffre réellement dans son corps et il le dit. Son réalisme s’appuie sur l’expérience humaine : l’horreur provoque des réactions viscérales, au sens propre du terme, c’està-dire de véritables douleurs dans le ventre. Cet écho physique à la peine des autres, c’est un peu comme l’expression première de la compassion.

Au sortir de la stupeur, le corps du prophète s’exprime : ses yeux pleurent, son foie déborde. L’homme choisi par Dieu n’est jamais séparé de son peuple. En totale communion avec lui, il vit son malheur dans sa propre chair, au plus intime de son être, sans protection, sans distance. Et qu’il reprenne dans son chant les effets physiques de cette communion, ce n’est pas de l’exhibitionnisme, mais une nécessité fondamentale. Il faut descendre à l’extrême fond de la douleur, mettre tout à nu, pour entendre à nouveau la difficile respiration de l’espérance.

Il ne suffit pas de faire état de la désolation de Jérusalem, de témoigner des malheurs du peuple, d’énoncer crimes, misères, épouvantes. Il faut que le prophète parle de lui-même, que sa propre souffrance fasse intrusion dans l’écriture et l’éclaire. En se livrant ainsi il montre ce qu’est un prophète : ni un observateur ni un juge, mais un homme qui souffre de la même souffrance que ceux qui l’entourent. Plus encore peut-être, car il ajoute leur souffrance à la sienne. C’est dans cette seule communion qu’il est inspiré par le souffle divin.

Une vie traversée par la Parole de Dieu

Du prophète tout fait sens. Tout est significatif : non seulement ce qu’il dit, mais ce que dit son corps, et encore ce que dit sa vie tout entière, ses gestes, ses actes, les événements qui jalonnent son existence. Tout de lui et en lui est parole, à l’état brut, et tout de lui et en lui va devenir Parole de Dieu, par l’Écriture inspirée. Il en va ainsi de Jérémie, ce prophète du VIe siècle avant notre ère, qui a vécu la chute de Jérusalem et le temps de la captivité à Babylone. Qu’il soit ou non le véritable auteur des Lamentations importe peu. Mais faire sa connaissance peut éclairer notre écoute.

Chez Jérémie, tout commence bien avant sa naissance, comme nous l’apprennent les premières lignes du livre qui porte son nom :

« Avant que je t’eusse formé dans le sein de ta mère, je te connaissais, lui a dit l’Éternel. Et avant que tu fusses sorti de son sein, je t’avais établi prophète des nations. » (Jr 1,4-5)

Le penseur juif André Neher éclaire cette vocation en rappelant le double héritage du prophète : une histoire de malédiction familiale d’un côté, le souvenir béni du prophète Samuel de l’autre.

Jérémie est le fils d’un prêtre d’Anatot, ville lévitique pas très éloignée de Jérusalem. Il appartient à une famille maudite, depuis la lointaine époque des Juges, avant l’installation des rois d’Israël. En ce temps-là, l’arche d’Alliance n’était pas à Jérusalem, mais au sanctuaire de Silo, dans le nord du pays. Le prêtre de ce sanctuaire, un certain Héli, ancêtre de Jérémie, avait deux fils qui, à cause de leur conduite abominable, se montrèrent incapables de lui succéder.

C’est là qu’intervient cette malédiction qui devait les tuer et frapper leur famille dans sa dignité sacerdotale. Bien plus tard, le roi Salomon exilera de Jérusalem à Anatot l’un de leurs descendants, le prêtre Abiatar, « afin d’accomplir la Parole que l’Éternel avait prononcée sur la maison d’Héli à Silo » (1 R 2,27). Jérémie, dont la famille est encore cantonnée à Anatot, porte en lui la trace de cette honte originelle et de la malédiction qui l’a suivie.

Par ailleurs il est appelé par Dieu. Cette vocation l’inscrit dans un autre héritage, comme descendant spirituel d’une autre figure de Silo : le prophète Samuel. En effet c’est à l’endroit même où les ancêtres de Jérémie furent maudits que le jeune Samuel fut appelé pour les remplacer. Il aura la charge d’introniser les premiers rois d’Israël : Saül et David.

« Entre destin familial et élection divine, la prophétie de Jérémie n’est au fond, écrit André Néher, qu’une paradoxale coïncidence, dans le cœur d’un homme, de la pesanteur et de la grâce, de la servitude et de la liberté, de l’angoisse et de la joie5. » C’est dire les contradictions que doit assumer Jérémie, et le rôle de la souffrance dans sa vie et son ministère. En lui cette souffrance est comme le parchemin où se travaille la connaissance prophétique.

Mais cela ne suffit pas. Ce n’est pas la souffrance qui fait le prophète. C’est la déchirure divine de cette souffrance. Le prophète ne devient vraiment lucide que dans la lumière que Dieu fait en lui en se révélant. Révélation tellement intense qu’elle est forcément douloureuse. À

5. André Néher, Jérémie. Points sagesse, éditions du Seuil, Paris, 1999,

travers des visions, des rêves, ou par cette parole que Dieu met dans sa bouche, tout son être est comme tenaillé par une vérité brûlante qui se force un passage. Et cette vérité ne le concerne pas lui seul, mais également sa cité et son peuple. L’apprentissage du prophète n’est pas seulement le décryptage de sa propre souffrance, c’est surtout une prise de conscience politique et spirituelle des maux qui ravagent son pays et son peuple.

Et ce qu’il voit, ce qu’il comprend, ce qu’il pressent ne peut qu’aggraver sa douleur, car c’est la guerre, c’est la défaite, c’est la catastrophe. Alors la compassion le saisit : une compassion désespérée pour le peuple auquel il s’adresse, et qui ne l’entend pas. Mais Jérémie le sait : personne ne peut voir le monde, la réalité, l’histoire comme lui-même les voit. C’est le propre des véritables prophètes que cet isolement dans la lucidité. Ni entendus, ni écoutés quand il est peut-être encore temps ; haïs, menacés dans leur liberté, et même dans leur vie, quand il est trop tard.

Jérémie n’échappe pas à la règle, il sera menacé de mort par les autorités ; son premier livre sera brûlé ; il fera un séjour en prison, sera jeté dans les entrailles de la terre et subira finalement l’exil en Égypte. Par-dessus tout, il aura vu le désastre de Jérusalem sans pouvoir rien empêcher ni atténuer. Après avoir, comble de déshonneur, prêché à son peuple ce qu’il jugeait être la seule solution possible, la solution inspirée par Dieu lui-même, si étrange : que le peuple se soumette au pouvoir de Babylone.

Fidèle jusqu’au bout !

Mais comme si cette souffrance ne suffisait pas, il faut ajouter celle de la fidélité : fidélité malgré tout à un Dieu qu’il ne comprend plus, fidélité à un peuple, à une ville, qui ne le comprennent plus. On entend Jérémie s’adresser à Dieu par ces mots : « Je me tiens devant toi pour plaider leur cause, pour détourner d’eux ta colère. » (Jr 18,20)

Cette fidélité presque forcée trouve un écho remarquable dans ces propos de Luther : « Si j’avais su au début, quand j’ai commencé d’écrire, ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, à savoir à quel point les gens haïssent la Parole de Dieu et s’y opposent aussi violemment, je m’en serais tenu au silence… Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle… C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés6. »

Jusqu’à la fin Jérémie accompagnera ce peuple qui lui est confié.

Malgré l’inconsolation, la folie…

« Je suis l’homme qui a vu le malheur sous les coups de sa colère », s’écrie l’auteur des Lamentations.

La grande force de la création poétique, ce n’est ni la rime ni la richesse du style, mais cette étrange densité qui se fait sentir parfois dans l’emploi des mots les plus simples, les plus usuels. Quelque chose est dit qui requiert soudain l’écoute la plus attentive. Quelque chose est dit qui touche directement au cœur. Et ce quelque chose n’est pas un contenu, c’est une voix. Et cette voix singulière, cette voix de quelqu’un, devient la voix humaine par excellence, susceptible de parler en chacun et pour chacun. C’est ainsi qu’on peut entendre les premiers mots de ce troisième chant des Lamentations, dans le recueillement et l‘inconsolation : « Je suis l’homme qui a vu le malheur sous les coups de sa colère. »

Car justement cet homme qui se lève comme humain dans l’écriture, cet homme-là subit l’inhumain. Il subit ce qu’il est inimaginable qu’un homme puisse supporter. Et pour le croire, pour croire que l’impensable est arrivé, il faut donc le dire, il faut l’écrire. C’est ce qui advient dans ces versets d’épouvante :

« Il m’a poussé devant lui, Il m’a fait marcher non dans la lumière mais dans les ténèbres. Oui tous les jours, Il fait peser sa main sur moi, et sur moi seul Il m’a usé de la tête aux pieds, Il m’ a brisé les os. Il m’a enfermé en m’entourant de peine et de difficultés. Il m’a fait habiter dans le noir comme ceux qui sont morts depuis longtemps. »

Peut-on sortir d’une telle douleur ? S’en éloigner quand on la découvre ? Prendre de la distance ?

La tentation est forte de se protéger de la souffrance des autres, quand elle est insoutenable, par n’importe quel moyen. De la fuir ! Dire, par exemple, que c’est de la paranoïa : toutes ces métaphores du prophète : ces ténèbres, ces tortures, l’emmurement, la chasse, les travaux forcés ! Quelle folie ! Mettre ainsi Dieu en cause, l’accuser de ce harcèlement incessant, c’est du blasphème, ou du délire ! Car si le deuxième chant nous faisait déjà rencontrer « Dieu comme un ennemi », le « comme » atténuait le choc. Maintenant il n’est plus là. Le combat entre Dieu et son peuple, entre Dieu et sa ville est devenu une lutte à mort entre le prophète et son Dieu.

Jusqu’où Dieu veut-il entraîner son serviteur ? Quelles paroles veut-il mettre dans sa bouche ? Alors que lui seul a les clefs de l’avenir ! Quel témoignage à la vérité peut-il lui imposer, qui le voue à être un paria au milieu des siens ? Il est facile de couronner a posteriori le héraut de la cause divine. Mais au moment où il répond de tout son être à l’appel, au moment où il parle, au niveau où il parle, qui pourrait lui donner raison ? Un visionnaire, comme lui ? Même sa propre conscience vacille. Car, peut-il se demander : « est-ce bien la voix de Dieu qui a parlé ? », ce Dieu qui lui apparaît comme un tortionnaire !

Oui nous aurions presque envie de taxer le prophète de folie, pour ne pas l’entendre, surtout ne pas l’entendre. Et en revenir à la réalité. Mais qu’est-ce que la réalité ?

Boire à cette parole de l’homme pour l’homme

Pour les êtres confrontés à des situations d’extrême cruauté, comment atteindre, comment dépeindre la réalité, alors qu’elle dépasse tout ce que l’on peut concevoir ? Pourtant la seule chose qui compte vraiment est de dire cet inconcevable-là. Ne pas le dire ce serait renoncer à faire vérité : cette vérité qui seule dénoue le réel et ouvre l’avenir !

Mais en même temps, essayer de dire l’inconcevable, c’est risquer l’échec, c’est risquer de n’en pas dire assez, ou de le dire mal. C’est encore risquer d’en mourir, car c’est se condamner à revivre l’invivable.

Les témoignages de l’inhumaine souffrance parfois endurée par les humains nous placent devant ce paradoxe intenable : le désir de taire l’indicible souffrance croise la nécessité de l’exprimer malgré tout. Nécessité qui est également un devoir, car cela ne concerne pas seulement l’individu chargé de cette parole. Il est témoin pour d’autres bien plus que pour lui-même.

C’est cela – cette contradiction finalement résolue – qui donne à la voix du prophète cette densité bouleversante. Si on consent à l’entendre, à ne pas la fuir ! Il parle, il écrit… et c’est comme si sa voix n’était pas sa voix, mais en même temps sa seule vraie voix : celle de la plus secrète intimité, celle que peut-être chacun de nous cherche, parfois sans jamais la trouver. Cette voix qui trouve son vrai timbre à la racine de l’être, là où se cache le secret de la souffrance. Et de la survie. Peu d’êtres consentent à descendre en ce lieu de ténèbres. Sans doute faut-il y être forcé, comme l’attestent ces lignes des Lamentations : « C’est moi qu’il a poussé et fait marcher dans des ténèbres que ne traverse aucune lueur... »

Qui est cet homme qui gémit ?

C’est l’homme qui a vu l’inhumanité de l’homme, l’inhumanité du bourreau, mais aussi l’inhumanité conséquente de la victime, brisée, broyée, écrasée… Il est rejoint, à plus de deux mille ans de distance, par Primo Lévi, ce frère, ce témoin écrivant – au sortir des camps de la mort – ces mêmes lignes de ténèbres :

« Vous qui vivez en toute quiétude bien au chaud dans vos maisons, vous qui trouvez le soir en rentrant la table mise et des visages amis, considérez si c’est un homme que celui qui peine dans la boue,

qui ne connaît pas de repos,

qui se bat pour un quignon de pain,

qui meurt pour un oui ou pour un non.

Considérez si c’est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu’à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

N’oubliez pas que cela fut,

Non ne l’oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur… 7»

Qui est cet homme, sinon l’homme qui parle à l’homme de lui-même ?

L’homme qui demande à Dieu d’être son Dieu.

L’homme qui continue de croire à la force des mots, l’homme qui prie, l’homme qui ne sait plus prier, l’homme qui marche.

L’homme qui, ayant renoncé pour lui-même à la douceur de la consolation, fait office de veilleur et de consolateur pour autrui, pour ceux qui furent, pour ceux qui sont, pour ceux qui viendront.

7. Primo Lévi, Si c’est un homme, Pocket, Éditions Julliard, Paris, 1987,