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 Stupeur ! Dieu est-il un ennemi ?

Devant Jérusalem dévastée par Nabuchodonosor, le prophète est saisi de stupeur. Temple détruit, population meurtrie, violentée, affamée : comment un tel malheur est-il possible ? À la force des mots il tente de comprendre, d’expliquer. En méditant le premier chant nous avons entendu les échos de sa douleur et de sa réflexion. Un tel cataclysme ? C’est que Jérusalem est coupable, con-cluait-il. Il s’agit d’une punition divine.

C’est de cette affirmation que nous devons repartir, en allant plus loin dans les interrogations du prophète sur son Dieu. Car un mot terrible résonne dans ce deuxième chant : celui d’ennemi ! « Le Seigneur a agi comme un ennemi. » Alors Dieu est-il encore juste ? Est-il devenu un adversaire cruel ? A moins qu’il n’ait simplement disparu de notre ciel, indifférent à nos malheurs.

Deuxième chant (Lamentations 2,1-22)

Hélas ! Le Seigneur, dans sa colère, a couvert de nuages la fille de Sion ! Du haut du ciel, il a jeté jusqu’à terre ce qui faisait l’honneur d’Israël. Quand sa colère a éclaté contre Sion, il a oublié qu’elle était l’endroit où il pose ses pieds. Le Seigneur a fait disparaître sans pitié

toutes les habitations de Jacob, son peuple. Dans sa fureur, il a détruit les villes bien protégées de Juda. Il a renversé le royaume et ses chefs, et les a traités avec mépris. Dans sa violente colère, il a brisé toute la puissance d’Israël. Quand l’ennemi est arrivé, le Seigneur n’a pas voulu aider son peuple. Mais il a allumé un incendie qui a tout brûlé autour de lui. Comme un ennemi, il a tendu son arc, la main droite prête à tirer. Comme un adversaire, il a tué tous ceux que nous aimions regarder. Il a répandu sa colère comme un feu sur le temple de Sion. Le Seigneur a agi comme un ennemi. Il a détruit Israël et tous ses palais. Il a démoli ses murs de protection et il a répandu partout tristesse et malheur dans le peuple de Juda. Il est entré de force dans son enclos, Il a démoli le lieu où il nous rencontrait. A Sion, le Seigneur a fait oublier les jours de fête et de chabbat. Dans sa violente colère, Il a traité avec mépris le roi et les prêtres. Le Seigneur a rejeté son autel, Il a abandonné son lieu saint. Les murs de ses palais, Il les a livrés aux mains de l’ennemi. Dans son temple, il y avait autant de bruit qu’un jour de fête. Le Seigneur avait décidé de détruire les murs qui protégeaient la ville de Sion. Il ne s’est pas arrêté de détruire jusqu’à ce que tout disparaisse.

Il a frappé les deux murs, et tous deux sont tombés. Les portes de la ville se sont écroulées, le Seigneur a cassé leurs verrous. Son roi et ses ministres sont prisonniers chez les autres peuples. Plus personne ne donne l’enseignement du Seigneur. Même les prophètes ne reçoivent plus de message de sa part. Les anciens de la ville de Sion sont assis par terre, ils ne disent rien. Ils ont la tête couverte de poussière, ils portent des habits de deuil. Les jeunes filles de Jérusalem baissent la tête vers la terre.

Mes yeux se fatiguent à pleurer, je suis bouleversé, mon cœur n’en peut plus devant la catastrophe qui touche mon peuple. En effet les tout petits enfants perdent leur force sur les places de la ville. Ils demandent à leur mère où trouver à manger et à boire. Ils tombent comme des blessés sur les places de la ville et ils meurent dans les bras de leur mère.

Jérusalem, je ne sais plus quoi te dire. Ta situation ne ressemble à aucune autre. Quel exemple te donner pour te consoler, belle ville de Sion ? Ton malheur est immense comme la mer. Qui peut te guérir ? Tes prophètes n’ont vu pour toi que des choses fausses et sans valeur.

Ils n’ont pas dénoncé ta faute, ce qui aurait pu changer ta situation. Ils ont inventé pour toi mensonges et paroles trompeuses. Tous ceux qui passent près de toi, Jérusalem, applaudissent parce que tu es détruite. Ils poussent des cris d’horreur et secouent la tête : « Est-ce bien la ville qu’on appelait « beauté parfaite » et « joie de toute la terre » ? » Tous tes ennemis parlent contre toi. Avec mépris, ils montrent leurs dents menaçantes en disant : « Nous l’avons avalée ! Voici enfin le jour que nous attendions. Nous y sommes, nous le voyons ! » Le Seigneur a fait ce qu’il avait projeté, Il a réalisé ce qu’il avait annoncé, Ce qu’il avait décidé depuis longtemps : Il a détruit sans pitié. Il a réjoui l’ennemi par ton malheur, Il a augmenté la puissance de tes adversaires.

Peuple de Sion, crie d’un seul cœur vers le Seigneur. Mur qui protèges la ville, laisse couler tes larmes comme un torrent, jour et nuit, ne te repose pas, ne t’arrête pas de pleurer. Lève-toi, crie à toutes les heures de la nuit. Vide ton cœur en présence du Seigneur. Elève tes mains vers lui pour sauver tes jeunes enfants qui meurent de faim à tous les carrefours.

Regarde Seigneur, et vois qui as-tu traité de cette façon ! Faut-il vraiment que des femmes mangent leurs enfants, leurs petits tendrement aimés ? Faut-il que des prêtres et des prophètes soient tués dans le Temple ? Jeunes et vieux sont étendus par terre dans les rues. Mes jeunes filles et mes jeunes gens sont tombés, tués par l’épée. Le jour où ta colère a éclaté, tu les as tués, assassinés sans pitié. Comme pour un jour de fête, tu as invité mes terribles voisins. Le jour où ta colère a éclaté, Seigneur, personne n’a pu échapper, personne n’est resté en vie. Ceux que j’avais élevés et aimés tendrement, mon ennemi les a détruits.

L’excès du malheur

« Hélas ! Le Seigneur, dans sa colère, a couvert de nuages la fille de Sion ! Du haut du ciel, il a jeté jusqu’à terre ce qui faisait l’honneur d’Israël. »

Encore ce mot : « Eikha ! Hélas ! ». Encore cette stupeur à l’ouverture du deuxième chant ! « Comment est-ce possible ? »

Pourtant nous avons entendu l’explication du prophète. Il a déjà donné un sens à la catastrophe de Jérusalem. Au cours du premier chant il nous a fait sortir de la stupeur, par un chemin qui n’était ni celui du fatalisme, ni celui du nihilisme. C’était le chemin de la responsabilité, le chemin de la reconnaissance des fautes. Le malheur de Jérusalem n’était que le châtiment de ses infidélités, de son inconduite. Jérusalem elle-même, sous sa plume, en convenait : « Le Seigneur a eu raison d’agir ainsi, car je me suis révoltée contre ses ordres. » Dieu n’a donc fait qu’exercer un jugement juste. Son peuple peut et doit à nouveau le prier, retrouver devant lui un cœur humble et fidèle.

Pourtant le prophète n’est pas satisfait : cette logique punitive est bancale. Il ne peut ignorer tout ce qui vient la mettre en échec. Si le malheur est la punition du péché, que dire de la souffrance du juste ? N’y a-t-il pas un moment où Dieu n’apparaît plus comme un juge équitable, un moment où il agit comme le ferait un ennemi ? Cette question était celle du livre de Job. A fortiori, comment y répondre quand le cataclysme touche, non pas un seul homme, mais tout un peuple : femmes, hommes, enfants, vieillards, les méchants et les bons sans discernement ? Tous les habitants de Jérusalem ont-ils fauté au point de mériter le malheur qui leur arrive ? C’est absurde.

Au-delà de la rétribution

Dans quelques textes la Bible explique le malheur en disant que la faute des uns retombe sur les autres, et celles des pères sur les enfants pendant plusieurs générations. Dans les faits ce n’est pas faux : une catastrophe provoquée par des méchants touche souvent de pauvres malheureux qui n’y sont pour rien. Mais c’est inacceptable, c’est scandaleux d’attribuer à Dieu cette justice-là. Et d’autres textes bibliques la dénoncent. Voici la contestation du prophète Ezéchiel :

« Le Seigneur m’a adressé sa parole : “Dans le pays d’Israël on répète ce proverbe : ‘Les parents ont mangé des raisins verts, ce sont les enfants qui ont mal aux dents.’ Pourquoi donc ? Aussi vrai que je suis vivant, voici ce que je vous dis, moi le Seigneur Dieu : vous n’aurez plus à répéter ce proverbe en Israël. En effet, la vie de chacun est à moi, celle des parents comme celle des enfants. Celui qui a péché, c’est lui qui mourra.” » (Ez 18,1-4)

Et dans l’Évangile de Luc, Jésus inverse la logique à travers ces propos :

« Ces dix-huit personnes que la tour de Siloé a écrasées en tombant, qu’en pensez-vous ? Étaient-elles plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, mais je vous préviens, changez votre vie, sinon vous allez tous mourir comme ces gens-là. » (Lc 13,1-5)

Ces deux exemples nous rejoignent dans la méditation des Lamentations. Ils rassurent notre sens de la justice. La faute des pères ne doit pas retomber sur la tête des enfants. Commettre le mal conduit au malheur… Mais une angoisse surgit : cette angoisse que l’auteur des Lamentations explore dans sa longue plainte. La catastrophe ne s’abat pas seulement sur les méchants mais aussi sur les justes et sur les innocents. Cela reste vrai. À cela il n’y a pas d’explication. Il n’y a aucune explication.

Silence ou absence de Dieu ?

Que fait donc Dieu ? Que peut-on en savoir ? Quel secret cache-t-il, en lui-même, qu’il laisse advenir l’injustice ? Sa miséricorde ne devrait-elle pas, soit adoucir ce que sa justice semble exiger, soit réparer ce que sa justice ne peut empêcher ? Ou bien l’excès de mal qui dévaste cette terre, ce monde, plaide-t-il pour la suprématie du non-sens, de l’absurde ? Et la seule attitude de sagesse serait-elle, au bout du compte, de choisir le fatalisme ? Fatalisme devant les événements ! Et même fatalisme devant Dieu, dont la toute-puissante volonté suffirait à donner réponse à tout ! Et donc à frapper d’inutilité nos pauvres questions humaines ! Ou encore fatalisme devant l’impuissance de Dieu, son absence, sa disparition, sa mort peut-être !

L’être plongé dans le malheur peut ressentir l’abandon de Dieu. C’est un sentiment couramment exprimé : celui de l’oubli, de l’absence de Dieu, de son indifférence. La cruauté du sort, le déchaînement des épreuves, la souffrance qui en résulte, tout ce qui n’aurait jamais dû advenir, qui ne devrait pas être : tout cela témoigne d’une béance dans le ciel, dans le ciel de l’homme, ce ciel vers lequel il élève chaque jour ses regards, par la louange, l’action de grâce, la supplication. Et son âme se déchire : NON, si Dieu est, cela ne peut avoir lieu. L’excès de mal, d’injustice, de misère, de douleur, de destruction… ne fait que réfléchir le vide du ciel, le néant de la foi.

Finalement aucune responsabilité humaine, si grande soit-elle, ne peut recouvrir l’étendue de cet abîme. Même si ce sont les hommes qui font la guerre, qui violent, qui tuent, qui commettent l’injustice, qui s’enivrent de fureur, de sang et de domination, n’y a-t-il pas, au fond du fond de la culpabilité des individus et des peuples, quelque chose qui échappe à la responsabilité, quelque chose qu’on ne peut expliquer. Ce quelque chose que la condamnation même n’atteint pas, et qui provoque un étonnement affreux.

Étonnement affreux devant la haine déchaînée. Étonnement dont la douleur est incomparable à toute autre douleur. « Comment est-ce possible ? » « Comment l’homme peut-il ? » « Mais c’est que Dieu l’a laissé libre », répond-on généralement à cette question, « libre de faire le bien et le mal. » Pourtant si cet argument excuse Dieu en responsabilisant sa créature, parle-t-il vraiment à l’angoisse de l’être torturé dans sa chair, son esprit, ses affections ? Rien jamais n’effacera ce mal qui a été, rien ne pourra être réparé ; personne ne pourra consoler personne.

« Il n’y a pas de consolateur ! Il n’y a pas de consolateur ! » se plaint à plusieurs reprises le poète des Lamentations. « Quand le destin est trop lourd à porter et qu’il n’y a plus rien à faire, on ne peut que rester debout, chancelant, face au malheur. » En écho à ces propos de Victor Malka, Claude Vigée évoque une sorte « d’incinération de l’être, car il n’y a rien à attendre de l’extérieur, et au-dedans de soi, c’est comme la mort. »

C’est ce néant qui apparaît au cœur de l’expérience du mal : néant de la pensée frappée d’impuissance, néant comme si le corps s’était vidé, réduit en cendres. Et pris dans le vertige de cet abîme à l’intérieur de soi, comment l’homme ne se mettrait-il pas à hurler à la face du ciel pour se prouver qu’il est vraiment vide ? C’est bien ce que fait souvent l’homme de notre temps, intérieurement brisé par les catastrophes inhumaines du siècle : vivre, agir, crier sous un ciel qu’il croit vide !

La colère de Dieu

Mais pour le poète des Lamentations, le ciel n’est pas vide. L’intense douleur qu’il exprime ne signifie pas la déréliction de la foi. Celle-ci n’est pas gagnée, ni éteinte, par le doute. Au contraire, elle est attisée par le feu. C’est une foi brûlante, qui fait mal, qui fait souffrir. Une foi lucide, terriblement lucide, qui voit tout, exprime, analyse, comprend… Et ce qu’elle saisit, c’est que Dieu, son Dieu, le Dieu de l’Alliance, se comporte en ennemi. Il n’est pas absent, il n’est pas indifférent, il n’est pas impuissant, il est violent, terriblement violent.

Devant le désastre de Jérusalem, le prophète est conduit à cette constatation : la catastrophe n’apparaît plus seulement comme le résultat de fautes commises, comme une punition méritée. C’est un forfait. Il faut donc établir un réquisitoire contre Dieu devant Dieu :

Comme un ennemi, il a tendu son arc, la main droite prête à tirer. Comme un adversaire, il a tué tous ceux que nous aimions regarder. Il a répandu sa colère comme un feu sur le temple de Sion. Le Seigneur a agi comme un ennemi. Il a détruit Israël et tous ses palais. Il a démoli ses murs de protection et il a répandu partout tristesse et malheur dans le peuple de Juda.

Énoncer les malheurs de Jérusalem, cela revient donc à dénoncer Dieu, sa présence harcelante. Un Dieu qui occupe tout : le ciel, le cours des heures, des jours, des instants ! Un Dieu qui détruit avec acharnement tout ce qu’il a construit ! Un Dieu qui se laisse aller à son jour de colère ! Il créait la lumière par sa Parole ; il enténèbre. Il exprimait son amour par le souvenir incessant de son peuple ; il oublie, il cesse de se souvenir. Il établissait son Alliance par une bénédiction ; désormais il engloutit par le feu et le sang. Plus de temps marqué pour les fêtes et le chabbat ! Plus de Temple, de lieu de rendez-vous ! Plus de prêtres ni de rois ni de princes ! Plus de torah ! Plus de parole adressée aux prophètes ! Dieu se laisse aller à la colère, il devient comme un ennemi.

Le mot ennemi, porteur de l’idée de haine, nous entraîne au-delà de la justice et du châtiment. S’appliquant à Dieu il nous est insupportable. Comment Dieu pourrait-il être l’ennemi de l’homme, de sa créature, de son propre peuple ? C’est Satan qui est le grand Adversaire, et non Dieu. D’ailleurs l’auteur n’est pas dupe : dire que Dieu est comme un ennemi est aussi une manière de dire qu’il n’est pas cet ennemi. Ce « comme » rend possible une affirmation qui ne le serait pas sans lui. Mais au-delà du scandale qui consiste à voir Dieu comme un ennemi, il invite simplement à tenir bon, quoiqu’il arrive. À s’accrocher à un Dieu méconnaissable – Dieu quand même.

Nommer Dieu celui qui harcèle, l’identifier dans celui qui frappe, c’est encore faire acte de foi, c’est persister héroïquement à voir la main de Dieu dans tout ce qui arrive, y compris si cette main fait mal. Y compris si cette main est comme celle d’un ennemi. Et face à l’ennemi il faut survivre. Contre un ennemi il faut lutter, se battre. Contre Dieu aussi l’homme peut se battre. Quand toute sa vérité crie à l’injustice, crie que trop c’est trop. À se laisser aller ainsi à la colère, Dieu ne se révèle plus dans sa bonté, ni dans sa justice, mais comme ennemi. La soumission n’est plus de mise. L’heure est au combat : combat contre Dieu, contre cette force harcelante, voilée, dont la pression est insupportable. Cette expérience spirituelle se situe à l’opposé de celle de l’absence et du sentiment d’abandon, mais elle est aussi extrême et difficile à vivre.

La Bible nous fait souvent rencontrer la colère de Dieu, dans tous les livres, y compris dans le Nouveau Testament, mais en particulier chez les prophètes, et dans les psaumes : « Toi tu es terrible » dit le psalmiste, « qui peut te résister quand tu es en colère ? » (Ps 76,8) Dans l’épître aux Romains, Paul affirme que « du haut du ciel Dieu montre sa colère parce que les êtres humains font le mal. » (1,18) Cette colère est d’abord la réaction de Dieu devant le mal commis par les hommes. Mais en quelques occasions elle semble se transformer en fureur destructrice. On pense au récit du déluge, où il faut l’alliance avec Noé pour que Dieu déclare : « Quand je ferai venir les nuages au-dessus de la terre, quand l’arcen-ciel apparaîtra dans les nuages, je me souviendrai de mon alliance avec vous et avec tous les êtres vivants, et il n’y aura plus jamais de déluge pour détruire la vie. » (Gn 9,14-15) Au temps de l’Exode, après l’épisode du veau d’or, Dieu est tenté d’exterminer son peuple. C’est alors Moïse qui l’arrête par ces mots : « Seigneur, calme le feu de ta colère. Renonce à faire du mal à ton peuple. Souviens-toi de tes serviteurs Abraham, Isaac et Jacob. » (Ex 32,12-13) Dieu renonce à sa colère et renouvelle son Alliance. Mais dans les Évangiles, l’annonce de la venue du Fils de l’homme fait référence à Noé pour en décrire la puissance dévorante (Lc 17,26). L’Apocalypse aussi utilise la métaphore du pressoir de la colère de Dieu pour évoquer le jugement des peuples de la terre (Ap 14,18-20).

Le combat de l’homme

Cette colère de Dieu nous gêne par son anthropomorphisme. Elle semble bien archaïque, difficile à accepter sur le plan théologique. Comment concilier l’image d’un Dieu qui aime et qui pardonne et celle d’un Dieu qui broie le monde, le cœur et la vie de l’homme ?

L’auteur des Lamentations ne nous donne pas de réponse. Plus tard il ouvrira la perspective du pardon, il redira la bonté et la fidélité de Dieu. Pour l’heure, il nous maintient dans la douleur de cette question. Mais ce qu’il suggère, c’est que si Dieu est en colère, s’il est « comme un ennemi », ce n’est pas à l’homme de justifier cette colère. C’est à Dieu lui-même.

L’homme doit avouer sa responsabilité dans ce qui arrive, il doit reconnaître ses erreurs et ses fautes. Il est pécheur devant Dieu et devant les hommes. Mais son être et sa conscience le placent parfois face à un excès du mal, un excès tel que pour l’exprimer dans le registre de la foi et de la fidélité il recourt à cette image de la colère de Dieu. Cette métaphore vive l’invite à interroger Dieu dans la sincérité de son cœur, et même lui permet de dénoncer sa « colère » dans ce qu’il vit au fond de sa chair, dans ce qu’il voit à l’œuvre dans le monde, quand tout cela lui devient incompréhensible, mais qu’il veut en référer à Dieu malgré tout. Dans la terreur de certaines épreuves, il arrive au croyant de n’avoir pour s’accrocher à Dieu que ces mots : « Arrête ! Tu es comme un ennemi ! » Incroyable prière que cette adresse de l’homme à son Dieu, que cette plainte de l’homme au sujet de son Dieu, par-delà la peur, par-delà la tentation de l’abandon, ou encore celle de la soumission !

C’est un véritable combat : un corps à corps avec Dieu, comme le combat nocturne de Jacob avec l’ange au gué du Yabbok ! Combat physique avec le corps caché de Dieu. Combat dont il ressort pour Jacob une blessure, une bénédiction et un nouveau nom : Israël, celui qui a lutté contre Dieu. Ou encore pensons à la contestation d’Abraham quand Dieu décide d’anéantir la ville de Sodome. Abraham, se dressant devant la colère de Dieu, en appelle à sa justice. Ou plutôt il en appelle à une justice en partage, une justice qui serait le fruit de l’Alliance entre Dieu et l’homme, mais où celui-ci aurait son mot à dire. Plus tard, nous retrouverons ce combat secret dans l’expérience de Jésus de Nazareth, combat voilé dans les mots d’une prière d’acceptation, au soir de la Pâque, à l’ombre des oliviers du jardin de Gethsémané.

Lutter contre Dieu, contester devant lui, l’accuser d’avoir part au désastre, lui dire qu’il se conduit comme un ennemi, ce peut être compris comme un témoignage ultime de fidélité, une manière de croire à Dieu contre Dieu. À Dieu qui se cache derrière Dieu. À Dieu dans le souvenir de sa bonté et de sa miséricorde. Oui ce Dieu qui apparaît aujourd’hui comme un ennemi, c’est bien celui que l’on peut prier, c’est bien celui vers qui on peut faire monter sa plainte, car il entendra, certainement :

Peuple de Sion, crie d’un seul cœur vers le Seigneur. Mur qui protèges la ville, Laisse couler tes larmes comme un torrent, jour et nuit. ne te repose pas, ne t’arrête pas de pleurer. Lève-toi, crie à toutes les heures de la nuit. Vide ton cœur en présence du Seigneur.