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Stupeur ! Comment un tel malheur est-il possible ?

« Ici commence la lamentation du prophète Jérémie. »

Jérusalem est en deuil, elle a été conquise, dévastée par Nabuchodonosor, le roi de Babylone. Son Temple est détruit. Beaucoup de ses habitants sont emmenés en exil. Cela se passe en 587 avant Jésus-Christ.

Le prophète souffre et gémit avec son peuple.

Depuis le VIIIe siècle de notre ère, la liturgie chrétienne inscrit cette longue plainte dans le temps de la passion du Christ. Cet usage a suscité de nombreuses créations musicales à partir du XVe siècle1.

Mais à la synagogue, on relit ce texte chaque année au jour de Ticha be’av, jour funeste où l’on se souvient des deux destructions du Temple, mais aussi de toutes les catastrophes de l’histoire juive.

Pour méditer ces lignes bouleversantes, je retiendrai plusieurs questions, plusieurs sentiments. Aujourd’hui c’est la stupeur devant le désastre. C’est la stupeur qui nous fait dire : comment un tel malheur est-il possible ?

1. Ces conférences de Carême, prononcées sur France-Culture, ont été accompagnées d’extraits de l’œuvre de Roland de Lassus.

Premier chant (Lamentations 1,1-22 2)

Hélas ! la voici abandonnée Cette ville autrefois si peuplée ! Elle est comme une veuve, celle qui était célèbre parmi tous les peuples. La voilà esclave, celle qui était une reine parmi les provinces ! Elle passe ses nuits à pleurer, et ses joues sont couvertes de larmes. Parmi ceux qui l’aimaient, personne ne la console. Tous ses amis l’ont trahie, ils sont maintenant ses ennemis. Toute la population de Juda est en exil, elle est écrasée de misère, sous le poids d’un rude esclavage. Elle vit parmi d’autres peuples, mais elle ne trouve pas où s’installer. Ceux qui la poursuivaient l’ont rattrapée dans un chemin sans issue. Les routes qui vont à Sion sont en deuil, personne ne vient plus pour les jours de fête, ses places publiques sont vides. Ses prêtres gémissent, ses jeunes filles sont dans la tristesse. Sion elle-même est remplie d’une douleur amère. Ses adversaires ont été les plus forts, ses ennemis sont bien tranquilles. C’est le Seigneur qui l’a fait souffrir à cause de ses nombreuses fautes. Ses jeunes enfants, prisonniers, s’en vont,

2. La traduction utilisée dans ce livre est celle de la Bible, Parole de Vie, de l’Alliance Biblique Universelle 2000. © Société biblique française, Villiers-le-Bel.

poussés par les vainqueurs. La ville de Sion voit partir tout ce qui faisait sa grandeur. Ses ministres sont comme des animaux qui ne trouvent pas d’herbe à manger. Ils s’enfuient sans force devant ceux qui les poursuivent. Jérusalem, dans son malheur, ne sait pas où aller. Alors elle se souvient de toutes les choses précieuses qu’elle possédait autrefois. Quand son peuple est tombé au pouvoir de ses ennemis, personne n’est venu l’aider. Ses ennemis la regardaient et ils riaient parce qu’elle était détruite. Jérusalem a commis des fautes graves, c’est pourquoi elle est devenue une ordure. Tous ceux qui la respectaient la méprisent, parce qu’ils la voient toute nue. Elle, elle tourne le dos et gémit. Tout le monde voit sur elle qu’elle est impure. Elle n’avait pas prévu ce qui allait arriver. Elle est étonnée d’être tombée si bas, et personne ne la console. Elle dit : « Seigneur, regarde ma misère, car mon ennemi se vante de sa force. » Les vainqueurs ont pris tous les trésors de Jérusalem. Cette ville a même vu les autres peuples entrer dans son lieu saint. Pourtant, Seigneur, tu leur avais défendu d’entrer dans ton assemblée. Tous ses habitants gémissent, ils cherchent de la nourriture. Ils donnent ce qu’ils ont de plus précieux pour avoir à manger,

pour reprendre des forces. Jérusalem dit : « Seigneur, regarde et vois combien je suis méprisée. »

Vous tous qui passez par ici, ce malheur ne vous a pas atteints. Regardez et voyez : Est-ce qu’il y a une douleur pareille à ma douleur, pareille à celle que le Seigneur a fait tomber sur moi le jour où sa violente colère a éclaté ? De là-haut, il a envoyé un feu, qu’il a fait descendre dans mon corps. Il a tendu un piège sous mes pieds et m’a fait tomber en arrière. Il a fait de moi une personne isolée, sans cesse malade. Il voit de près toutes mes fautes. Il les a attachées ensemble et les fait peser sur mes épaules. Le Seigneur a diminué mes forces, il m’a livré à des gens contre lesquels je ne peux pas me défendre. Le Seigneur a rejeté avec mépris tous les combattants courageux qui étaient chez moi. Il a réuni une armée contre moi pour briser mes jeunes soldats. Il m’a écrasée comme du raisin au pressoir, moi, la belle Jérusalem, ville de Juda. Voilà pourquoi je pleure. Mes yeux sont noyés de larmes, car celui qui peut me consoler et me rendre la vie est loin de moi.

Mes enfants sont perdus, parce que l’ennemi a été le plus fort.

Sion tend les mains, mais il n’y a personne pour la consoler ! Le Seigneur a donné l’ordre aux voisins d’Israël d’attaquer ce peuple. Au milieu d’eux, Jérusalem est devenue une ordure.

Le Seigneur a eu raison d’agir ainsi car je me suis révoltée contre ses ordres. Écoutez donc, tous les peuples, et voyez ma douleur. Mes jeunes filles et mes jeunes gens ont été déportés. J’ai appelé ceux qui m’aimaient, mais ils ne veulent plus de moi. Mes prêtres et mes anciens sont morts dans la ville, pendant qu’ils cherchaient à manger pour reprendre des forces. Seigneur, regarde mon malheur ! Mon corps tremble de fièvre, et je suis toute bouleversée car je me suis vraiment révoltée ! Dans les rues, l’épée m’a enlevé mes enfants. À la maison, on se croirait chez les morts. On m’entend gémir, personne ne me console ! Mes ennemis ont tous appris mon malheur. Ils se réjouissent de ce que tu m’as fait. Fais donc venir le jour que tu as annoncé, pour qu’ils deviennent comme moi ! Regarde bien toute leur méchanceté et traite-les comme tu m’as traitée à cause de tous mes péchés !

Oui, je passe mon temps à gémir et je suis bien malade.

Un silence horrifié !

Devant les scènes de guerre et de violence qu’évoquent les Lamentations, la gorge se noue, le silence s’impose. Ce silence peut nous faire penser à un passage du livre de Job, cet homme de la Bible terrassé par le surgissement du malheur dans sa vie. Il perd soudainement ses enfants, ses biens, puis il est atteint d’une maladie de peau répugnante. A tel point que sa femme l’invite à maudire Dieu et à mourir. Apprenant son malheur, trois amis viennent pour le consoler.

Mais la Bible nous dit : « Les amis de Job se tinrent assis auprès de lui sept jours et sept nuits, sans lui dire une parole, car ils voyaient combien sa douleur était grande. »

Les amis de Job sont pétrifiés, écrasés. Un tel mutisme traduit bien le saisissement de l’horreur avant qu’un mot ne puisse être prononcé.

Le premier mot de la stupeur !

Et chez Job, c’est un hurlement, un « pourquoi ? » assourdissant qui brise la chape de plomb et qui permet à la parole de renaître : « Pourquoi vivre, si c’est pour connaître pareille souffrance ? »

Ce rappel de Job nous introduit à la plainte de Jérémie. Elle aussi naît d’un silence horrifié, d’une stupeur affreuse devant le désastre : ruines, désolation, acharnement cruel sur Jérusalem, comparée à une pauvre jeune femme veuve. Et ce n’est pas un « pourquoi ? » qui brise le silence, mais un autre mot, le premier mot de l’étonnement, de la stupeur. Ce mot hébreu Eikha les traducteurs le rendent par « comment ! », « quoi ! » ou « hélas ». Et ce mot est chargé d’un tel poids d’incompréhension que la tâche du prophète sera d’abord de rendre visible, de décrire, la terrible réalité qu’il faut affronter.

« Hélas ! », « Comment ? », « Comment est-ce possible ? »

« Pourquoi ? » disait Job, rebelle à son destin. Rebelle aussi devant ses amis, qui voulaient lire dans son malheur une punition divine de ses fautes. Et son pourquoi introduisait la clameur de son innocence – non je n’ai rien fait, non je ne mérite pas ça – devant Dieu et devant les hommes. Son pourquoi était porteur d’un refus.

« Eikha ! » « Comment ! » s’exclame le prophète devant le malheur de sa ville et de son peuple. Et son cri n’est pas chargé du seul destin d’un homme, mais du destin de la cité – hommes, femmes, enfants, vieillards, princes et prêtres, et même rues, pierres, terre, Temple, pain et eau qui manquent… Et son cri, sortant de sa gorge étranglée de douleur, ne porte pas la clameur véhémente d’une innocence, mais la quête d’une responsabilité dans ce qui arrive. Son « comment ! » indique une recherche de sens dans tout cela. Car Dieu n’est-il pas un Dieu juste ?

Il faudra six fois dérouler l’alphabet de la langue hébraïque pour aller au fond du chagrin et de la réalité. En effet le livre des Lamentations est un grand poème alphabétique dont quatre des cinq chapitres sont construits sur une énumération des lettres de l’alphabet.

Si cette utilisation de l’alphabet se retrouve ailleurs dans la Bible, par exemple au psaume 119, il est possible de lui donner une interprétation particulière dans le contexte des Lamentations : c’est un peu comme si, après la vision du chaos et la stupeur provoquée, il fallait réapprendre à parler. Retrouver le sens des lettres, reconstruire les mots, les phrases, recréer la langue ! D’ailleurs le poids de sens de l’alphabet a dû tellement frapper les traducteurs latins qu’ils l’ont gardé. De même les créations musicales sur les Lamentations de Jérémie font généralement chanter les lettres en hébreu.

De l’étonnement de Moïse à l’épouvante de Jérémie !

« Eikha ! » « Comment » « Oui comment est-ce possible ? »

La tradition juive nous rappelle que trois prophètes ont employé ce mot eikha : Moïse, Ésaïe et Jérémie. Au début du Deutéronome, face au peuple nombreux qu’il devait conduire vers la terre promise après la sortie d’Égypte, Moïse s’écriait en effet : « Comment, moi je porterai seul votre charge ! » Mais il ne s’agissait pas d’un malheur ; au contraire Moïse devait vivre avec son peuple une libération. Plus tard le prophète Ésaïe, scandalisé par l’injustice qui se commettait sous ses yeux, emploiera lui aussi le mot eikha : « Comment la cité fidèle est-elle devenue une prostituée ? » Jérémie enfin se lamente : « Comment ! La voici abandonnée la ville autrefois si peuplée ! »

Vertige de Moïse devant la responsabilité ! Révolte d’Ésaïe devant le mal ! Stupeur de Jérémie devant la destruction.

Ce que signifie la stupeur de Jérémie, c’est le choc de l’inexorable. C’est un effroi naturel devant la situation présente, devant la violence, la destruction. Tant de douleur ! Douleur vivante, vibrante, immédiate : des corps blessés, meurtris, violés, des familles frappées et décimées, une société démantelée. Douleur d’un peuple brisé, d’un pays dévasté. D’une terre à vif. Douleur du vide, de l’absence, de l’exil. Douleur d’un anéantissement.

Si cela nous bouleverse, c’est parce que notre histoire humaine nous fournit, hélas, tant d’échos tragiques à cette douleur, tant d’exemples au diapason d’un tel malheur. Sur les cinq continents, de siècle en siècle, entre guerres tribales, nationales, civiles et jusqu’au paroxysme de la Shoah, des génocides… tant de victimes, tant d’horreurs, tant de démentis à l’affirmation de l’humanité de l’homme ! « Eikha ! Hélas ! Comment est-ce possible ? »

L’incroyable malheur !

Dans la Bible et à travers l’histoire se pose une question lancinante : qui peut vraiment imaginer et croire que le malheur surviendra ? Qui entend les avertissements des sages ou des prophètes, au moment où leurs conseils pourraient, sinon écarter le malheur, du moins en limiter les effets ?

Non, nous dit le poème, « Jérusalem n’avait pas prévu ce qui allait arriver. Elle est étonnée d’être tombée si bas. »

Il est très difficile de croire vraiment à la venue du malheur, qu’il s’agisse du malheur personnel ou du malheur collectif. Malgré les avertissements, les signes tangibles, les programmes de guerre et d’anéantissement, rien ne peut préparer les humains à voir ce que d’autres humains sont capables d’accomplir en termes de destruction, d’actes cruels, de mépris de la vie et de la dignité humaine. « Comment ! Non ! Ce n’est pas possible ! » Mais il faut reconnaître que cette stupeur, cette incrédulité peuvent avoir quelque chose de sain. Elles ne témoignent pas seulement de l’inconscience de l’homme, mais aussi d’une part irréductible d’innocence. Est-il possible de s’habituer au mal et à la souffrance au point d’en recevoir l’annonce sans en être saisi, sans vouloir s’en défendre ?

Mais la question se pose autrement aujourd’hui, avec le déferlement médiatique des images, tant de fiction que d’information, qui nous font quotidiennement boire à la source de la violence, de la haine et de la destruction. Nous sommes parfois comme anesthésiés, tellement habitués à voir des scènes d’horreur, à les côtoyer, les tolérer, malgré tous les beaux discours effarouchés qui en appellent à la paix et à la non-violence !

Car l’écran qui donne à voir le terrible spectacle du monde est en même temps un écran protecteur. Il nous protège, en premier lieu, de cette stupeur saine face à l’horrible. Après tout, « y a-t-il quelque chose de nouveau sous le soleil ? » semble nous suggérer la multiplication des images. En perdant de leur intensité, nos indignations risquent fort de se banaliser, voire de se ritualiser.

Dans les Lamentations, ce sont les mots du poète qui créent l’image, qui nous font partager la vision du prophète, en même temps qu’ils nous disent sa douleur. A travers le poème qui porte la souffrance des malheureux, un chant de deuil s’élève et se fait entendre : ce chant qu’on appelle la qina en hébreu, et qui pleure un passé perdu.

La douleur du passé perdu !

Oui Jérusalem se souvient…

Au cœur de la souffrance vive qui frappe les victimes se cache une autre souffrance, une souffrance qui veut se dire, elle aussi. C’est la souffrance de ce qui a été et qui n’est plus : « Elle est comme une veuve, celle qui était si célèbre parmi tous les peuples. La voilà esclave, celle qui était une reine parmi les provinces ! » Qui n’a fait l’expérience, au temps de l’épreuve, et quelle que soit cette épreuve, de cette remontée dans le temps passé, dans le temps heureux ? Alors un contraste fulgurant s’impose, insoutenable, entre ce qui fut et ce qui est : « Jérusalem dans son malheur, ne sait pas où aller. Alors elle se souvient de toutes les choses précieuses qu’elle possédait autrefois. »

Dans le souvenir dont il est ici question il ne s’agit pas seulement d’une déchirante nostalgie pour une gloire passée, visible à travers la prospérité et le rayonnement de la cité. Mais la lamentation du deuil vise quelque chose de plus profond : la bénédiction divine qui donnait tout cela, qui accordait gracieusement cette prospérité, cette lumière. Un assentiment divin, un oui plein de promesse et de bienveillance !

Ce qui du passé se pleure amèrement, ce sont les fruits visibles de cet accord fondamental entre un peuple et son Dieu, et qui s’appelle l’Alliance.

Ce devant quoi justement, au début de l’histoire, quelques siècles plus tôt, Moïse s’était exclamé : « Eikha ! Comment moi seul je porterai votre charge ? »

Le cri d’impuissance de Moïse devant ce peuple nombreux, ce peuple béni que Dieu lui confiait pour qu’il le guide et le conduise, ce cri d’impuissance devient aujourd’hui un cri d’effroi devant un peuple désolé, abasourdi par la catastrophe qui lui arrive. Un cri d’effroi devant la terrible question que cela pose, concernant Dieu lui-même : « Comment ? Comment laisse-t-il faire chose pareille ? »

La menace de l’absurde

Au regard du passé quelque chose d’originel est touché : la certitude que Dieu, dans son alliance avec le peuple qu’il s’était choisi, lui octroyait une terre, une ville, un Temple, des rois, des prêtres, des prophètes, une descendance nombreuse, un avenir… Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Néant ! Alors même le passé risque de vaciller sur ses bases ! De sombrer.

De cela aussi les grandes épreuves et les grandes douleurs nous font parfois faire l’expérience : dans son atroce intensité le présent réussit à déteindre sur le passé, au point de le faire pâlir, se diluer : n’était-ce pas une illusion ? Est-ce que tout cela : l’alliance, la terre, le Temple… n’était pas un rêve ?

Ce qui pousse à ce doute radical, c’est qu’à l’heure de la catastrophe, à l’heure de la douleur, la jouissance de l’ennemi vainqueur se double de la trahison des anciens amis. « Parmi ceux qui aimaient Jérusalem, pleure le poète, il n’y a personne pour la consoler. Ses amis sont devenus des ennemis. »

Mais si la désolation d’aujourd’hui l’emporte sur la certitude d’un passé béni, si la foi, la confiance sont minées à la racine, alors une brèche s’ouvre. Et c’est le sentiment de l’absurde qui s’engouffre.

La stupeur n’est pas seulement une réaction « normale » devant la catastrophe. Elle porte en elle, sans même le savoir, cette angoisse qui concerne le passé : va-t-il tenir sous la pression ? Va-t-il garder tout son sens, prêt à renaître, à rejaillir, à féconder une histoire nouvelle, une promesse d’avenir ? Va-t-il, encore, pouvoir être dit, raconté aux enfants, enseigné, répété de génération en génération, comme une histoire toujours vivante ? Comme une histoire en laquelle on puisse avoir confiance, encore et toujours ? Ou bien avec l’insensé du psaume, sera-t-on conduit à dire « Non, il n’y a pas de Dieu » ?

Au jour où l’épreuve est trop lourde, au jour où même l’ami tourne le dos, ou bien vous accable de propos accusateurs, au jour où Dieu se tait, qui n’est terrassé par ce doute profond ? Et nous nous moquerions presque de celui que nous avons été avant la catastrophe, ce croyant candide bercé par la Providence divine, ou par l’amitié humaine. Nous nous disons : « Comment ai-je pu y croire ? »

Voilà l’enjeu qui se cache au fond de la stupeur : que la folie du présent n’efface pas la force du passé, mais qu’ils parviennent à faire corps pour se sauver l’un l’autre, et sauver la foi d’Israël. De ce salut dépend l’avenir. Si l’horreur s’intensifie au point d’effacer du peuple la mémoire heureuse, alors il n’y aura pas d’avenir possible. La stupeur aura le dernier mot, et le langage qu’elle enfantera sera le langage du néant, du nihilisme. Non seulement « il n’y aura pas de Dieu », mais il n’y aura plus rien qui donne sens à la vie humaine. Aucune lueur à l’horizon qui permette de traverser les terreurs de l’histoire !

La responsabilité comme alternative à l’absurde

« L’angoisse de l’absurde est l’angoisse de perdre ce qui donne du sens à tous les autres sens. Cette angoisse est suscitée par la perte du centre spirituel, la perte de ce qui apportait une réponse, quoique symbolique et indirecte, à la question du sens de l’existence », écrit Paul Tillich3. Les grandes catastrophes de l’histoire font particulièrement sentir et toucher cette angoisse de l’absurde, à partir de l’expérience terrible de l’effondrement d’un monde. Tout risque de disparaître avec lui, c’est-àdire ce sens évident et assuré de la vie qui donnait sens aux autres sens.

Dans les Lamentations ce risque n’est pas vraiment exprimé. Il n’a pas le temps de l’être parce que l’auteur fait résonner une autre voix que celle de l’existentialisme moderne : une voix qui sauve le sens. Il entonne le chant d’une autre douleur, peut-être plus terrible que les deux autres, mais qui se révèlera salutaire : celle de la responsabilité. C’est la douleur qu’ont fait entendre le prophète Ésaïe et tous les prophètes bibliques. Devant la question : « Comment un tel malheur est-il possible ? » la réponse tombe, inexorable : Jérusalem est coupable. Jérusalem n’a pas respecté l’Alliance, elle a laissé s’installer l’idolâtrie en son sein, elle a laissé commettre l’injustice. De là vient le malheur ! De là viennent tous les malheurs.

L’esprit humain tente toujours, après coup, de comprendre les événements, surtout quand ils sont dramatiques. Pourquoi ? Comment ? A qui la faute ? Est-ce qu’il y a eu des signes ? Est-ce qu’on aurait pu éviter ? Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? C’est peut-être une manière d’apprivoiser l’histoire, d’essayer de la maîtriser, d’en atténuer l’amertume pour les générations à venir, d’en prévenir la répétition… Comme si l’histoire pouvait donner des leçons !

3. Paul Tillich, « Le courage d’être », in Œuvres de Paul Tillich, Tome 6, Cerf-Labor et Fides-Laval, 1999, p. 38.

Pourtant c’est vrai, à propos de Jérusalem et de Juda, que l’histoire a multiplié les signes de danger, depuis la mort du grand roi Salomon : séparation du royaume d’Israël au nord et Juda au sud, affaiblissement politique et moral, montée des puissances voisines : Assyrie, Égypte, Babylone. Et enfin 150 ans avant la prise de Jérusalem, le glas sonne pour le royaume du Nord : les Assyriens déferlent sur Israël, prennent la ville de Samarie, déportent une partie de la population. Cette défaite d’Israël, terrible, ne pouvait-elle alerter Juda d’une menace aussi grave ? Il aurait fallu ouvrir les yeux, redresser la barre. Renouer avec la pratique de la justice, si nécessaire à l’équilibre politique ?

Oui, dit le prophète : « Jérusalem a commis des fautes graves, C’est pourquoi elle est devenue une ordure Tous ceux qui la respectaient la méprisent, Parce qu’ils la voient toute nue. Elle, elle tourne le dos et gémit. Tout le monde voit sur elle qu’elle est impure. »

Cette désignation d’une responsabilité dans ce qui arrive peut nous choquer, nous qui réfutons l’image d’un Dieu qui punit. Pourtant, dans ce cas précis, c’est ce qui sauve et le présent et le passé de la menace de l’absurde. Cette interprétation de l’histoire en faute et châtiment préserve l’alliance entre Dieu et son peuple. L’aveu d’une culpabilité, la conscience d’une responsabilité, l’humilité dans le remords, tout cela aboutit à un miracle : c’est que la confiance pourra renaître. Le vis-à-vis entre Dieu et son peuple persiste, au-delà de la stupeur, au-delà de la terreur, au-delà de l’étonnement horrifié ! Ce n’est donc pas la soumission religieuse qui sauve l’homme et son Dieu, mais c’est une lecture morale et spirituelle de l’histoire. Les humains ont une responsabilité dans ce qui leur arrive.

Cette lecture n’est pas sans danger, évidemment. Elle peut conduire à une logique très simpliste de la rétribution et donner une vision dangereuse et fausse de Dieu. Mais l’auteur des Lamentations ne se laisse pas piéger dans ce simplisme. Pour lui l’enjeu n’est pas de se rassurer de l’horreur au poids de la culpabilité nécessaire pour justifier cette horreur. L’enjeu n’est pas de dire que Dieu a raison à tout prix, quoiqu’il arrive, et donc que les humains ont tort.

Le défi qu’il relève consiste à ouvrir une issue pour sortir de la stupeur, de la terreur et de l’humiliation. Il doit réveiller le souvenir de Dieu dans les consciences malheureuses. Et ce n’est possible qu’en reconnaissant la responsabilité humaine. Ce n’est qu’en plaidant coupable que Jérusalem se retrouve devant son Dieu. C’est à ce prix qu’elle réveillera dans sa mémoire les traces à demi recouvertes d’une promesse toujours vivante.