Un
Carême « protestant » ?
Un ami prêtre me disait que ce pourrait être un
temps privilégié pour méditer : non seulement sur soi-même, ses fautes,
l’orientation de sa vie, mais aussi sur la manière dont tous ensemble, nous
portons le poids du monde, et particulièrement de ce mal dont nous ne sommes pas
toujours coupables, ni même responsables… Dans cette optique, ajoutait-il,
Pâques apparaîtrait mieux pour ce qu’il est : le jour du grand pardon ! Notre
simul peccator simul justus semper paenitens protestant (en même temps pécheur
et justifié, toujours pénitent), nous pouvons nous sentir dispensés d’effectuer
ce travail approfondi de la conscience pendant cette période. Néanmoins, nous
pouvons la mettre à profit, notamment à l’aide des conférences du Carême
protestant.
Un traumatisme théologique
J’ai choisi un livre biblique à la fois magnifique,
difficile et tragique : les Lamentations que la tradition attribue au prophète
Jérémie. Cette longue plainte qui s’étend sur cinq chapitres exprime la stupeur,
le chagrin, la souffrance, l’incompréhension, devant la terrible catastrophe qui
a frappé Jérusalem en 587 av J.-C. : Nabuchodonosor et ses guerriers babyloniens
ont envahi et pillé la ville, écrasé ses habitants, détruit son Temple… causant
un véritable traumatisme théologique. Quel Dieu peut laisser faire cela à son
propre peuple ? Serait-il devenu un ennemi ? Pourquoi harceler ainsi ses enfants
et son prophète ? Les fautes commises sont-elles à la hauteur de ce malheur ? Où
est l’espérance ? Y a-t-il encore une espérance ?
Le combat de la foi
Le poème nous entraîne dans le labyrinthe d’une conscience
lucide et torturée, dans un véritable combat contre l’absurde : ce combat, c’est
celui de la foi, mais une foi qui s’ignore en tant que telle, tant elle est
mêlée de douleur, de révoltes, de questions dangereuses. Jusqu’à des moments
inattendus du texte où se met à battre le souffle d’un Dieu soudain proche :
oui, le consolateur est là, Il sera là !
Un texte aussi pour nous
De ce texte à la poignante beauté, nous pouvons apprendre
le poids spirituel d’une souffrance qui n’est pas que personnelle mais aussi
politique, historique. Ensemble, nous portons le poids du monde ! Et s’il ne
nous écrase pas, c’est parce que Dieu est là, indéchiffrable, bien souvent, mais
présent. Et du prophète, nous retenons que devant Lui, tout peut se dire : la
peur, le mal, la colère, le doute, le désespoir… autant que l’acceptation et
l’espérance. Un Dieu qui ne serait pas interrogé sur tout cela serait une
divinité abstraite, mais ce ne serait pas notre Dieu.
Une tradition ancienne
On comprend que la tradition liturgique de l’Église ait,
vers le 8e siècle, intégré la lecture des Lamentations dans la Semaine sainte,
afin d’accompagner les fidèles dans leur méditation sur la passion du Christ,
sur le sens de sa mort et donc de sa résurrection. Les Lamentations du Prophète
Jérémie de Roland de Lassus, l’une des nombreuses œuvres musicales composées
pour la Semaine sainte, fournira les extraits proposés pendant les conférences.
Et c’est l’acteur Gérard Rouzier qui lira le texte biblique dans la traduction
dite en français courant, dont la simplicité met le texte particulièrement en
valeur.
propos recueillis par Christine Durand-Leis et publié
dans La Voix
Protestante