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Jean 16.25-33
Abordons l’ultime entretien entre Jésus et ses disciples, ses amis comme il les appelle. Après ce dialogue, Jésus les portera dans la prière à Dieu. Puis ce sera l’arrestation, le procès et la crucifixion. Voici donc, selon l’évangile de Jean, son dernier message avant sa mort toute proche :
« Je suis venu du Père et je suis arrivé dans le monde. Maintenant je quitte le monde et je retourne auprès du père ». Ses disciples lui dirent alors : « Voilà, maintenant tu parles clairement, sans utiliser des métaphores. Maintenant nous savons que tu connais tout et que tu n’as pas besoin d’attendre qu’on t’interroge. C’est pourquoi nous croyons que tu es venu de Dieu. » Jésus leur répondit : « Vous croyez maintenant ? Eh bien ! Le moment vient, et il est déjà là, où vous serez tous dispersés, chacun retournera chez soi et vous me laisserez seuls. Non, je ne suis pas vraiment seul, car le père est avec moi. Je vous ai dit tout cela pour qu’en moi vous ayez la paix. Vous aurez à souffrir dans le monde. Mais courage ! J’ai vaincu le monde ! » (Jean 16.28-33)
Ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples n’est pas facile à recevoir. Comme souvent dans les évangiles, les disciples croient comprendre et bien faire, et les voici maladroits. Ils parlent de Jésus comme celui qui sait tout et 70 qui devine tout. Mais Jésus, lui, est conscient des difficultés qu’ils vont rencontrer.
Ces difficultés que les disciples ont connues, les membres des communautés johanniques les ont également affrontées. Les croyants d’aujourd’hui n’y échappent pas non plus : vivre la foi chrétienne ne va pas de soi. À travers l’attitude de Jésus notamment qui a vécu des temps de doute et d’hésitation, méditons la façon dont cet évangile peut aider les croyants dont la foi chancelle. Puis écoutons-le ensuite parler d’une paix en tension avec les épreuves de la foi et enfin interrogeons-nous sur l’ultime exhortation, pour le moins paradoxale : « Courage ! J’ai vaincu le monde. » Car celui qui dit cela va mourir quelques heures après !
Pour Jean, la question décisive qui se pose est celle de la pertinence de la venue du Christ. Elle seule peut redonner du sens à la vie des croyants de son temps, comme cela a été le cas au temps des disciples. Les spécialistes de son évangile estiment que la foi des croyants de l’époque de Jean ne leur permettait plus d’éclairer leur situation quotidienne. En butte à la société, rejetés parce que différents, ils traversaient une période de doute et de découragement. Au lieu d’une vie harmonieuse, ils subissaient les tracasseries du pouvoir romain, voire pour certains d’entre eux, des persécutions.
Christ n’est personne d’autre que la Parole de Dieu, la figure même de Dieu. Leur foi en lui est donc légitime, même si elle est contestée par l’expérience de la vie de tous les jours. Pour que les croyants accèdent à cette révélation incroyable de Dieu en un homme, il présente Jésus comme l’envoyé du Père, à la manière d’un ambassadeur. À l’époque du Moyen Orient ancien, comme d’une certaine manière encore aujourd’hui, l’ambassadeur est celui qui représente réellement en personne celui qui l’a envoyé. L’ambassadeur dit la parole même de son roi. S’il négocie diplomatiquement, c’est son maître qui le fait. S’il lance une gifle, c’est comme si son maître avait giflé. De même s’il pardonne ou s’il se tait. Tout en étant distinct du roi, il est sa parole et son agir. À la fois semblable et autre.
Jésus est donc présenté comme l’envoyé de Dieu, celui qui le rend présent, son ambassadeur. Il ne sera pas seulement le Fils de Dieu, mais comme le confessera Thomas au soir de la résurrection en voyant le crucifié ressuscité : « Mon Seigneur et mon Dieu ». L’identité définitive de Jésus s’est donnée à voir : en lui, Dieu s’est révélé. Le Christ est le chemin, la vérité et la vie.
Les croyants sont dans le doute ? En partant Jésus n’a pas abandonné les siens. Ils vont pouvoir vivre portés par ses paroles : le Christ reviendra auprès d’eux par le Paraclet – l’Esprit. Les croyants verront se réaliser cette promesse en demeurant en lui, avec ses paroles et en s’aimant les uns les autres comme il les a aimés.
Si le but de l’évangile est de conforter la foi éprouvée des croyants, à écouter les disciples, l’objectif semble atteint : « nous croyons que tu es venu de Dieu » disent-ils. Tout au long de leur apprentissage avec Jésus, ceux-ci ont beaucoup appris, à l’occasion de leurs rencontres, de son témoignage, des signes qui ont été posés. Les disciples pensent dépasser le langage métaphorique utilisé par Jésus : les maisons, le chemin, la vigne, l’accouchement… autant de métaphores pour indiquer comment Dieu s’est révélé en Jésus. Ils acquiescent donc à ses toutes dernières paroles : il est venu, il avait le savoir et la puissance, c’est maintenant fini.
Mais ce n’est pas ainsi que cet ultime entretien va se terminer. Le message que Jean veut transmettre aux croyants c’est que Jésus n’est pas seulement venu de Dieu puis reparti. Il reste une relation à vivre avec lui, et donc avec Dieu. Je pense que beaucoup d’hommes et de femmes d’aujourd’hui pourraient, comme les disciples, reconnaître sans grande difficulté que Jésus a été un prophète, qu’il a parlé au nom de Dieu, et que cette parenthèse fut pour un temps, une révélation. Mais pour Jean, la foi c’est bien autre chose qu’une histoire passée ou dépassée. C’est bien autre chose qu’une opinion ou qu’une croyance. C’est bien autre chose qu’une doctrine ou une morale. C’est une question d’ombre ou de lumière, de mort ou de vie. Les difficultés font partie de la foi. Mais elles n’empêchent pas de faire confiance.
Ce Jésus qui semble parfois tout savoir, tout prévoir, Jean le montre hésitant. Jésus est troublé par l’épreuve à venir mais confiant : « Vous croyez maintenant ? Eh bien ! Le moment vient, et il est déjà là, où vous serez tous dispersés, chacun retournera chez soi et vous me laisserez seuls. Non… je ne suis pas vraiment seul, car le père est avec moi ».
Dans ce dialogue Jean ne craint pas de montrer un Jésus humain. Ce n’est pas la seule fois dans l’évangile de Jean. Pensons à ce récit où Jésus était fatigué du chemin à midi, et qu’il demande à boire à une femme samaritaine ; ou encore à cet instant où Jésus pleure devant la mort de son ami Lazare, face aux reproches de ne pas l’avoir guéri. Et là, devant sa propre mort, le voici qui s’interroge avec lucidité sur sa solitude au temps de l’épreuve, puis il se reprend et dit : « Non, je ne suis pas vraiment seul, car le père est avec moi ». Je crois qu’il est légitime, normal, de douter et d’hésiter. Il n’y a pas lieu de se mésestimer à l’heure du doute. La foi suppose qu’une part de doute reste incompressible. Croire n‘est pas savoir. Croire c’est combattre, surmonter, dépasser le doute. Mais non point l’anéantir.
Un poème écrit en prison en 1944 par le pasteur Bonhoeffer illustre cette lutte intérieure qui mène le croyant du questionnement et du doute à l’expression d’une foi affermie. Avec d’autres chrétiens, il avait fondé l’Église confessante, un mouvement qui avait courageusement refusé l’alignement de l’Église sur les doctrines nazies auxquelles il s’oppose dès 1933. Arrêté en avril 1943 en raison de son engagement dans la résistance et sa participation à un complot contre Hitler, le théologien sera exécuté en avril 1945, quelques heures avant la chute du Reich.
Le doute dont fait preuve Dietrich Bonhoeffer semble envahissant. Mais la confiance, récapitulée finalement en une seule phrase, reste beaucoup plus forte :
Qui suis-je ?
Ils me voient sortir de ma cellule
Avec la sérénité tranquille et forte d’un maître qui sort de chez lui
Qui suis-je ?
Ils me voient parler à mes gardiens Avec la liberté cordiale et claire d’un chef qui leur commande.
Qui suis-je ?
Ils me voient encore porter les jours de malheur
Avec l’impassibilité souriante et fière D’un vainqueur habitué à vaincre. Et moi, je vois quoi ?
Rien que faiblesse méprisable et triste…
Qui suis-je donc ? L’image qu’ils me tendent ?
Ou celle que me renvoie le miroir de mon seul savoir ?
Impatient, angoissé, malade, tel un oiseau en cage,
Cherchant de l’air comme quelqu’un qu’on étrangle,
Appelant des couleurs, des fleurs, des chants d’oiseaux,
Assoiffé d’une parole ou d’une présence enfin humaines, Une foi éprouvée
Attendant fébrilement quelque prodige,
Tremblant d’impuissance pour ceux dont une distance
infinie me sépare,
Fatigué et vide à ne plus pouvoir ni prier, ni penser, ni agir,
Et prêt à tout laisser dans un vertige de lassitude ?
Qui suis-je ? Lequel de ces deux masques de moi-même ?
L’un aujourd’hui, l’autre demain ?
Ou tous les deux dans le même instant ?
Mensonge aux autres,
Et pour moi ce miroir de faiblesse douloureuse et vile ?
Ou semblable encore à l’armée battue
Qui recule en désordre alors que la victoire est déjà remportée ?
Qui suis-je ?
Ô dérision d’un monologue amer.
Qu’importe, ô Dieu, puisque tu sais que je suis tien ![1]
L’Évangile invite les croyants à vivre dans une paix en tension avec les épreuves de la vie. La paix dont le Christ parle « n’est pas donnée à la manière du monde ». Elle ne suppose pas la fin des conflits, mais elle les affrontera d’une manière non-violente et courageuse à la fois. « Soyez courageux ! J’ai vaincu le monde ! »
Cette dernière parole de Jésus à ses disciples avant sa mort est pour le moins paradoxale. Jésus va mourir, et il affirme qu’il a vaincu le monde. N’est-ce pas de la folie diront certains ? Je crois qu’on peut faire droit à cette question. Prise isolément, cette parole pourrait être en effet celle d’un aliéné refusant l’échec. En 1913, juste avant de partir pour Lambaréné au Gabon pour y construire un hôpital, le pasteur Albert Schweitzer a consacré sa thèse en médecine à la santé mentale de Jésus ! Confronté, à l’aube du XXème siècle, à des diagnostics psychiatriques péremptoires, il examine les paroles de Jésus qui peuvent effectivement laisser perplexes. Docteur autant que philosophe et spécialiste de l’étude des textes du Nouveau Testament, Schweitzer montre que certaines paroles de Jésus n’étaient pas celle d’un malade, sauf à leur faire dire le contraire de ce qu’elles signifiaient.
Dans ce sens, la phrase « J’ai vaincu le monde » n’est pas celle du délire d’un pervers. Jean témoigne que les puissances qui s’en prennent à un Dieu venu dans le monde ne l’ont pas empêché de se révéler. Malgré le procès fait à ce Dieu-là, le témoignage de la foi a porté des fruits. Tel un grain de blé qui tombe, meurt puis produit du fruit, l’Évangile a été semé. La lutte de Jésus n’est pas celle d’une puissance qui écraserait l’ennemi. Elle n’est pas non plus celle d’une victime qui se légitimerait par les épreuves qu’elle subit.
De même pour la parole de Jésus : « Je vous ai dit tout cela pour qu’en moi vous ayez la paix. Vous aurez à souffrir dans le monde ». On pourrait penser à ce besoin que l’on constate dans notre société d’aujourd’hui de faire parler de soi à n’importe quel prix, comme si en dehors de la scène médiatique il n’y avait plus de lieu d’expression de soi. Cela va jusqu’à des actes racistes, antisémites, des profanations et du vandalisme… Une façon d’exister, de se légitimer est de faire parler de soi comme victime.
La paix dont parle le Christ n’est pas une sorte de souffrance rédemptrice. Elle est une confiance qui permet de témoigner et d’aimer malgré l’adversité. Jamais le Christ ne dit qu’il faudrait rechercher une souffrance. La foi lucide dont il a vécu m’invite à ne pas me voiler la face : la dynamique de l’Évangile n’est pas la logique du monde et toutes les épreuves ne pourront être évitées sans qu’il y ait reniement et donc abandon de convictions et de solidarités. Cela dit, la confiance s’éprouve dans les épreuves. Rappelons-nous l’apôtre Paul. Apparemment, il n’a pas connu les communautés johanniques. Avec d’autres mots, il exprime pourtant une semblable bonne nouvelle d’une confiance plus solide que les épreuves qui découlent d’une foi vécue :
« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre fils, mais il l’a livré pour nous tous : Comment ne nous donnerait-il pas tout avec son Fils ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Personne, car c’est Dieu qui les déclare non coupables. Qui peut alors les condamner ? Personne, car Jésus Christ est celui qui est mort, bien plus il est ressuscité, il est à la droite de Dieu et il prie en notre faveur. Qui peut nous séparer de l’amour du Christ ?
La détresse le peut-elle ou bien l’angoisse, ou encore la persécution, la faim, les privations, le danger, la mort ? Comme le déclare l’Écriture : “à cause de toi, nous sommes exposés à la mort tout le long du jour, on nous traite comme des moutons qu’on mène à la boucherie.” Mais en tout cela nous remportons la plus complète victoire par celui qui nous a aimés. Oui, j’ai la certitude que rien ne peut nous séparer de son amour : ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni d’autres autorités ou puissances célestes, ni le présent, ni l’avenir, ni les forces d’en haut, ni celles d’en bas, ni aucune chose créée, rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour que Dieu nous manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. » (Ro 8.31-39)
La liste de tout ce qui peut empêcher le croyant de continuer à placer sa confiance en Dieu est impressionnante : Paul parle de détresse, de persécution, de mort. Et pourtant il y a ce même paradoxe que chez Jean : « Rien ne pourra nous séparer, dit il, de l’amour que Dieu nous a manifesté en Jésus-Christ ».
Même lorsqu’il n’y a pas d’opposition frontale à la foi, il faut du courage pour être témoin. Si aujourd’hui, les chrétiens ne risquent pas leur vie, du moins chez nous, il faut du courage car il n’est pas facile de témoigner de la foi de Jésus-Christ car celle-ci est confrontée aux puissances qui asservissent l’humain.
C’est ainsi que la foi est éprouvée, au double sens de ce mot. Mise à l’épreuve et affirmée. Encore une fois, on ne recherchera pas l’épreuve pour elle-même. Cela n’aurait rien à voir avec l’Évangile du Christ venu à la rencontre des hommes et des femmes de son temps, dans ce monde que Dieu a tant aimé. Mais cette mise à l’épreuve de la foi peut être l’occasion de l’éduquer. Par exemple en lui confirmant sa valeur, à l’instant où elle ne se sent elle-même que fragile et craintive.
Tout au long des derniers entretiens entre Jésus et ses disciples, dans l’évangile selon Jean, les situations évoquées n’ont pas toujours été des plus faciles : un Dieu qui s’absente, une foi contestée, des temps de crise. Des personnes éprouvées dans leur foi, confrontées au doute, à la peur, à la haine et à la précarité. Des croyants qui perdent la sécurité de leur monde traditionnel, réel ou imaginaire, avec ses repères, ses valeurs, ses protections. Et pourtant, la réception des dernières paroles de Jésus inaugure une nouvelle relation de foi avec Dieu. Celle-ci change la vie du croyant ou de la communauté qui s’y engage, à la manière des personnes résilientes qui reconstruisent leur vie bien que les blessures du passé semblent insurmontables à d’autres. La paix, l’amour et la joie sont données par les paroles et l’Esprit du Christ.
Que peut faire l’homme d’aujourd’hui, lorsqu’il constate que les éléments de la foi chrétienne dont il a connaissance ne lui parlent pas, ou ne lui parlent plus ? S’arc-bouter à celles-ci ? Tout rejeter ? Pourquoi ne pas acquiescer à une bonne nouvelle qui lui est adressée, en entrant dans une nouvelle démarche de foi ? Une foi éprouvée, qui certes peut être chancelante, mais cependant confiante et affermie car encouragée par la parole du Christ.
Pour terminer ces six méditations de Carême voici, comme un encouragement pour vivre une foi éprouvée, quelques paroles de l’apôtre du combat non-violent des noirs et des pauvres, le pasteur Martin Luther King, assassiné à Memphis le 4 avril 1968 :
J’entendis une voix intérieure me dire :
« Martin Luther, lève-toi,
Lève-toi pour le droit,
Lève-toi pour la justice,
Lève-toi pour la vérité.
Et je serai avec toi.
Même jusqu’à la fin du monde ».
Oui, je vous le dis, j’ai vu l’éclair.
J’ai entendu le grondement du tonnerre.
J’ai entendu les forces du mal se jeter sur moi
essayant de s’emparer de mon âme.
Mais j’ai entendu la voix de Jésus
me disant de poursuivre le combat.
Il promit de ne jamais m’abandonner,
de ne jamais me laisser seul…
Et maintenant je marche,
en croyant en lui.