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La haine de l’amour

Jean 15.12-24

 

« J’ai la haine ». Aujourd’hui, cette phrase est devenue courante. En se banalisant, elle semble moins violente, moins agressive que les premières fois où nous l’avons entendue, il y a plus d’une décennie, de sorte qu’elle apparaît presque finalement comme un tic de langage. La violence de l’expression n’en reste pas moins inquiétante, voire effrayante, lorsqu’elle fait redouter une agressivité sans limite. La haine de quoi, la haine de qui, et d’abord, pourquoi cette haine ? Cela n’est pas dit, comme si c’était la haine qui définissait elle-même son sujet, comme s’il s’agissait d’une possession capable de nuire sournoisement puis d’exploser brutalement.

Notre société avait pourtant cru que la haine pourrait être, un jour, extirpée. Bon nombre d’auteurs religieux, philosophes, poètes, l’ont annoncé durant des millénaires. Le début du XXème siècle a pu laissé croire qu’enfin la haine allait pouvoir être reléguée dans les oubliettes de l’histoire. Ce siècle avait commencé dans le culte de la puissance de l’homme, affranchi des mythes d’une société antique, enfin capable, grâce au progrès scientifique et technique, de construire lui-même une société idéale. On attendait le sacre d’un âge d’or et ce fut les plus monstrueux massacres de l’histoire, avec des haines portées au paroxysme au milieu de ce même siècle.

 

L’écrivain Georges Orwell[1] en avait eu une vision saisissante en écrivant dans les années 50, un livre intitulé : 1984. Dans ce roman, O Brien, l’un des hommes de main du pouvoir totalitaire Big Brother, annonce que « le progrès de notre monde sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice : la nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autre émotion que la crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout. » Le dialogue entre le tortionnaire et Winston, l’un des résistants qui sera finalement broyé par le système et réduit à devenir un exécutant servile, montre que ce pouvoir de la haine est celui d’un dieu qui s’affirme dans la toute puissance.

La haine est sans doute aussi vieille que l’histoire de l’humanité, et on ne peut qu’être interrogé par la persistance de cette réalité. Malheureusement il ne suffit pas de la dénoncer pour la réduire. Faut-il pour autant s’y résigner ?

Je vous propose de méditer les paroles de Jésus à ce sujet, au moment où il va en être victime. Ces quelques paroles prononcées à un moment décisif, dans un contexte dramatique, n’ont pas la prétention d’un discours universel de prévention et d’explication. Nous verrons que les paroles que Jésus adresse à ses proches ouvrent néanmoins à une autre forme de relation possible pour les croyants. Il ne s’agit pas tant pour eux, contrairement à ce que l’on pourrait penser, de s’investir dans un surplus d’amour pour contrer des sentiments adverses, que d’accepter de témoigner d’une foi vécue dans les limites de la condition humaine. Une foi qui veut être lucide se laissera interroger : la haine de l’amour peut aussi signifier qu’il y a, dans l’amour, une part de haine.

« Le plus grand amour que quelqu’un puisse montrer, c’est de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous appelle amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis ; je vous ai chargés d’aller, de porter des fruits et des fruits durables. Alors le Père vous donnera tout ce que vous lui demanderez en mon nom. Ce que je vous commande, donc, c’est de vous aimer les uns les autres.

Si le monde a de la haine pour vous, sachez qu’il m’a haï avant vous. Si vous apparteniez au monde, le monde vous aimerait parce que vous seriez à lui. Mais je vous ai choisis et pris hors du monde, et vous n’appartenez plus au monde : c’est pourquoi le monde vous hait. Rappelez-vous ce que je vous ai dit : “un serviteur n’est pas plus grand que son maître”. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont obéi à mon enseignement, ils obéiront aussi au vôtre. Mais ils vous feront tout cela à cause de moi, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. Ils ne seraient pas coupables de péché si je n’étais pas venu et si je ne leur avait pas parlé. Mais maintenant, ils n’ont pas d’excuse pour leur péché. Celui qui a de la haine pour moi, en a aussi pour mon père. Ils n’auraient pas été coupables de péché si je n’avais pas fait parmi eux des œuvres que personne d’autre n’a jamais faites. Or maintenant, ils ont vu mes œuvres et ils me haïssent, ainsi que mon Père. Mais cela arrive pour que s’accomplisse la parole écrite dans leur loi : “ils m’ont haï sans raison.” » (Jn 15.13-25)

 

Peut-être certains d’entre vous sont-ils étonnés par ces quelques paroles peu connues de Jésus à ses disciples. Que Jésus, au moment où il va être arrêté, condamné et exécuté, avertisse ses proches qu’ils vont risquer de subir les mêmes persécutions, on peut le comprendre. Mais pourquoi cette haine que le monde porte aux disciples, à Jésus, au Père ? A sept reprises dans le texte grec, le verbe haïr dénonce tant de haine que l’on en reste perplexe.

Le monde que ce passage met en cause, ce n’est pas notre planète, ni la société, ni l’ensemble de l’humanité comme on l’entend aujourd’hui lorsqu’on parle du monde dans lequel nous vivons. Cette expression désigne ici ceux qui ne reconnaissent pas Jésus comme l’envoyé du Père, comme celui qui révèle Dieu. Il y a des lieux, des temps et des personnes qui se font leur propre vérité, qui rejettent volontairement et clairement l’Évangile. Ils ont vu ce que cela donnait, ce que Jean appelle « les œuvres » et ont choisi le rejet de son message et de son Dieu. La haine du monde vient d’un attachement à d’autres dieux, à d’autres valeurs absolues.

Arrivés à ce point, je vous propose d’ouvrir une parenthèse pour prévenir les malentendus. Il ne faudrait pas confondre haine du monde et haine des juifs. Une écoute distraite pourrait prêter à confusion d’autant que quelques versets plus loin il sera annoncé que les disciples seront chassés des synagogues. Ici, dans ces derniers messages de Jésus à ses proches selon l’évangile de Jean, c’est bien la haine du monde et non celle des juifs qui persécute les chrétiens : ne faisons pas l’amalgame ! Il y a certes dans la première partie du quatrième évangile la mention d’un conflit entre Jésus et certains représentants du judaïsme mais ce conflit n’a rien à voir avec de l’antisémitisme. Le conflit du temps de Jean est politique et ecclésiologique avec des dirigeants religieux. Le judaïsme a évolué depuis le temps de Jésus. Le temple de Jérusalem, lieu sacré entre tous, a été détruit en 70 de notre ère lors de la prise de Jérusalem par le général romain Titus. Les grands prêtres et l’aristocratie sacerdotale ont été remplacés par les pharisiens, une tendance du judaïsme jusque-là minoritaire. La destruction du temple a signifié la chute des familles sacerdotales et la faillite de ceux qui n’ont pas su ou pu mener à bien leur politique de collaboration avec Rome. Le judaïsme s’est donc réorganisé autour des pharisiens, de la Loi et des synagogues. Les tendances rivales du judaïsme historique (saducéens, samaritains) vont perdre de l’influence puis vont être excommuniées de la synagogue, comme vont l’être les communautés johanniques. Celles-ci, nous disent les historiens, étaient jusque-là considérées comme composées de juifs hétérodoxes et donc tolérées. Les rédactions successives de l’évangile de Jean ont gardé les traces de ce changement politico-religieux qui a modifié profondément les conditions de vie des communautés johanniques, contraintes à se délocaliser et du coup à rentrer en contact avec ce qu’on appelle aujourd’hui la grande Église, celle de Rome, issue de la prédication des autres apôtres, dont Paul.

On ne saurait donc trouver dans l’évangile selon Jean un fondement ou une justification quelconque de l’antisémitisme – défini comme animosité à l’égard du juif. Au contact d’une communauté composée de pagano-chrétiens et de judéo-chrétiens, Jean fait des citations en langue sémitique, il connaît bien les coutumes juives et prend soin de traduire les titres hébreux en grec. Il présente fréquemment des juifs, hommes et femmes, avec délicatesse. C’est dans son évangile et dans la bouche de Jésus, qui était Juif, que l’on trouve cette expression : « le salut vient des juifs » ! Par contre, dans cet évangile, lorsque les juifs sont assimilés aux pharisiens il y a bien conflit d’interprétation à propos de la loi et de l’identité de Jésus.

 

 

J’en viens maintenant à ce monde qui manifeste de la haine envers ce Dieu-là. Pourquoi cette haine ? Il est significatif que l’évangile parle de la haine au moment où l’amour de Dieu est révélé « jusqu’à l’extrême ». La veille de la fête de Pâques, dans cette nuit où il fut livré, juste après son dernier repas avec les disciples, Jésus vient de montrer en parole et en geste, ce qu’aimer veut dire avec l’incroyable lavement des pieds, l’appel à une vie donnée aux autres, l’exhortation du commandement nouveau : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ».

N’est-ce pas insupportable, pour qui conçoit l’amour comme séduction et conquête, l’amour éros, de se trouver face à un amour divin autre, qui se donne comme service, comme dessaisissement ? Dans cette hypothèse, la haine se concentrerait sur cette subversion de l’amour que le narcissisme de l’homme ne peut accepter. La haine dont Jésus parle, à laquelle les croyants des Églises johanniques ont été confrontés, serait le refus de ce Dieu dont l’amour consiste à venir quitter sa plénitude, – cette plénitude dont les humains rêvent – pour habiter l’existence humaine.

De ce point de vue, la haine s’affirme contre la finitude et non contre la puissance, à l’inverse d’un sentiment commun qui croit que l’on déteste ceux qui détiennent le pouvoir, la force, la réussite. À partir de l’analyse du terrorisme, de l’antisémitisme ou de la misogynie, André Gluksmann montre dans son livre sur le discours de la haine, que ce phénomène n’a pas besoin d’excuses, car la haine est l’expression d’une volonté de puissance et non le résultat d’une déchéance sociale. Ce philosophe perçoit la haine comme une révolte contre la condition humaine et non comme une réaction à l’injustice. C’est ainsi que la haine crée son objet pour mieux le détruire parce qu’elle ne se vérifie que par cette destruction. « Ce que l’on déteste, résume-t-il, c’est le visage de notre finitude. A travers la femme, on perçoit sa propre fragilité : la femme c’est la vie en ce qu’elle a de non-divin, les risques de l’irréductible différence entre toi et moi. Le juif, c’est l’hôte étranger, l’objection faite chair à une identité fusionnelle. L’explosion de la haine contre l’Amérique vient de ce qu’elle s’est montrée vulnérable. Une Amérique vulnérable et faillible, c’est le degré zéro de la providence, une divinité privée de son omnipotence et de son omniscience. La haine traduit chez celui qui la porte une volonté de s’égaler à Dieu en donnant aveuglément la mort avec une ceinture de bombes. »[2]

 

Dans le message d’adieu de Jésus dans l’évangile selon Jean, il est question de la haine du monde envers le Fils, le Père et les disciples. L’interprétation que je vous ai proposée fait le lien entre le phénomène de la haine et le nouveau commandement de l’amour. La haine s’exacerbe contre un amour divin qui se fragilise en se donnant aux autres dans les limites de la condition humaine. La haine que le Christ dévoile, c’est celle qui refuse l’amour qu’il a révélé. Une haine d’un amour reçu comme don d’un autre, l’amour agapè. Cette haine qui vise Jésus, comme le dit clairement le texte biblique, est la haine de l’origine de cet amour, celui du Père. Et nous pouvons alors rapprocher cette haine de celle de certains de nos contemporains – « j’ai la haine » – et la haine sans raison mise en relief par Jean à l’aide d’une citation d’un psaume : « ils m’ont haï sans raison ». La haine sans raison, c’est la haine d’un Dieu Père qui aime le fils sans raison, et qui lui donne son identité. La haine sans raison, c’est la haine d’un Dieu Père qui aime ses fils et ses filles sans raison et qui reçoivent de lui leur identité. Mais le désespoir de ne pas être soi-même son propre Dieu, sa seule autorité, son propre fondement, alimente le sentiment d’être mal-aimé, et donc la haine envers soi et les autres.

 

En disant tout cela, je crois en même temps qu’il est juste de se laisser interroger en retour : la haine de l’amour ne veut elle pas dire qu’il y a dans l’amour une part de haine ? L’amour que le christianisme annonce et dont il vit n’est-il pas, au fond, une haine de l’autre, ou de soi ? La question n’est ni nouvelle, ni rhétorique. Elle est à mon sens indispensable à celui qui entend vivre une foi lucide. La grammaire d’ailleurs nous y invite : comment entendre l’expression « la haine de l’amour » sans se demander s’il s’agit de la haine qui s’en prend à l’amour, ou bien si c’est l’amour qui contient sa part de haine ? Ou encore, un mélange des deux.

Il ne serait donc pas possible de parler facilement de l’amour de Dieu sans se laisser interroger sur ce qu’il peut receler comme ressentiment et mauvaise conscience. Dans son livre[3] La haine et l’amour de Dieu, le professeur Jean-Daniel Causse montre que le visage d’une foi toute tendue vers l’amour de Dieu peut être le masque d’une haine qui refuse les limites de l’existence. Autrement dit, l’amour de Dieu peut être une forme de haine et l’amour des chrétiens peut être plein de haine. La religion chrétienne du déluge de l’amour de Dieu, pour reprendre une expression de Lacan, pourrait fort bien receler une formidable haine de Dieu du fait de la volonté de maintenir coûte que coûte un Dieu plein et entier.

Les croyants accepteront-ils de se laisser éprouver par la critique pertinente de ceux que l’on a appelés les maîtres du soupçon ? Parmi eux, Nietzsche avait dénoncé un amour de Dieu qui cache une extraordinaire haine de la vie, un profond dégoût de la finitude humaine. Après Freud, comment ne plus penser l’amour de Dieu dans l’évidence, mais dans un enchevêtrement complexe de fils formés par le ressentiment, la mauvaise conscience, le narcissisme, la jouissance, la haine, la pulsion de mort ? Lorsque j’invoque un amour de Dieu plus fort que tout, est-ce que je ne suis pas en train d’essayer de me sortir de ma condition humaine et de mes limites ? Quelle part de sentiment de revanche ou de culpabilité est à l’œuvre ?

 

Il me semble que ces questions radicales doivent être entendues. La foi des croyants en sera éprouvée, car elle ne pourra plus être similaire à celle qui se fonde sur un amour en quête d’échappatoire, de quiétude, de fusion. Mais je voudrais aussi souligner que cette démarche de remise en question peut donner à vivre une foi éprouvée au sens d’une foi affermie par une épreuve décapante. Cette foi risque de faire l’objet de la haine de certains. Notons d’ailleurs avec un peu d’humour, que Jésus ne nous pousse pas à la paranoïa : « Si le monde a de la haine pour vous… ». Ne tombons pas dans le piège du soupçon infini. Cela dit, il faut s’attendre à ce que l’affirmation, même discrète d’une foi étrange aux yeux des autres car ne reposant pas sur les mêmes fondements, éveillera bien des sentiments adverses.

On se souviendra alors de ce que l’évangile propose : l’homme recherche la plénitude absolue qu’il nomme l’amour de Dieu ? Dieu vient vers lui dans la finitude, en Jésus. La croix en a été la révélation ultime. L’amour dont a témoigné Jésus le Christ s’est attaché à l’amour humain, non pour le combler, mais pour y faire advenir la finitude divine. Le croyant est appelé à aimer comme le Christ l’a aimé, c’est-à-dire en acceptant la mort, la finitude, l’échec, l’abaissement, le dessaisissement. Cela ne signifie pas qu’il faille se résigner à une tristesse maladive ou laisser faire l’injustice. Au contraire : dans les passages de ces discours d’adieu, au moment sombre de sa vie, Jésus parle de joie, de paix et d’amour mutuel.

Ensuite n’oublions pas que, selon les paroles du Christ, s’il y a de la haine contre les disciples, il peut y avoir aussi de l’écoute : « Si le monde vous hait, il m’a haï moi aussi : S’ils écoutent ma parole, ils vous écouteront ». D’où l’importance de ne pas se décourager à témoigner de la foi chrétienne dans le monde d’aujourd’hui, sans bien sûr chercher à l’imposer mais simplement parce qu’elle est très largement méconnue et que nous voyons qu’elle est à même de libérer des hommes et des femmes de ce qui les emprisonne. Il en va là de la responsabilité des chrétiens, pour qui l’Évangile veut dire Bonne nouvelle. Une bonne nouvelle, ça se partage. Enfin, la haine du monde, au sens où nous l’avons défini, peut, paradoxalement, libérer les croyants d’une forme de culpabilité. Ceux-ci ont toujours tendance à vouloir rechercher plus de reconnaissance dans la société. Ils disent que c’est pour mieux la servir, mais c’est peut-être aussi, voire surtout pour se rassurer. Or, cet extrait des paroles de Jésus à ses amis au moment de son départ, alors qu’il perd tout ce qu’il avait, incite les successeurs des disciples à ne pas se croire condamnés à réussir. Certains, après avoir eu connaissance de l’Evangile, suivent une autre route, ne peuvent admettre une religion qui au fond est différente des autres. Ceux qui placent en Christ leur confiance n’ont pas à se justifier à leurs yeux et à celui des autres, puisque c’est Dieu lui-même en Jésus le Christ qui les assure et les fait tenir droits, debout, et libres également, par amour, de s’incliner au service des prochains. Et de témoigner d’une joie profonde, inaliénable qui se demande et se reçoit du Christ.

Notre Dieu,[4]

Délivre-nous du regret d’avoir été trop dévoués et trop fidèles, quand le dévouement se manifeste rétrospectivement une exploitation et la fidélité une austérité vaine. Tiens-toi à nos côtés aux jours où nous nous ressentons des paillassons, où les autres essuient négligemment leurs dédains. Tiens-toi à nos côtés quand lentement, sournoisement, brutalement la coupe de la disponibilité déborde en révolte. Pourquoi, ô Dieu, aurais-tu un cœur chaleureux uniquement envers le frère prodigue de la parabole et un cœur sévère envers son frère aîné, qui t’a si longtemps servi en patience et en silence ? Pourquoi cette injustice envers nous, qui n’avons jamais cessé d’obéir, d’accepter et de donner ?

Oh ! Dieu, il est trop facile de profiter de ceux sur lesquels on sait pouvoir toujours compter, de tenir leur zèle pour quantité négligeable, puisqu’elle est habituelle. Il est trop facile de les appeler péremptoirement serviteurs inutiles, sans se demander si eux aussi n’ont pas une sensibilité à vide et à vif. Je m’emporte contre toi, mon Dieu, aux jours où l’amertume s’infiltre sous ma porte et noie mon cœur. Je La haine de l’amour

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m’emporte contre tous les autres qui usent et qui abusent. Ils prennent un air innocent et chagriné quand je leur crie que ma coupe déborde. Et je m’emporte contre moi, qui suis devenu, malgré moi, un sensitif et un rebelle à tout et à tous. Ô Dieu, délivre-nous du zèle amer, dont la terre et la vie sont remplies. Délivre-nous du démon du bien, qui est le frère nourricier du démon du mal. Redonnenous la liberté de la joie. J’en ai soif comme la fleur dans la terre desséchée. Je me tiens en compagnie d’amertume, aux côtés d’Élie et de Jonas, de Pierre et de Paul. Viens nous faire du bien avec l’eau et le vent, le pain et le vin, l’affection et la tendresse. Ô Dieu, regarde les hommes amers, en silence, sans leur faire de reproches et ramène du bonheur dans leur vie. Amen.

 



[1] Georges ORWELL, 1984.

[2] André GLUCKSMANN, Le discours de la haine, Paris, Plon, 2004.

[3] Jean-Daniel CAUSSE, La haine et l’amour de Dieu, Labor et Fides, Genève, 1999. Cf. du même auteur : L’instant d’un geste. Le sujet, l’éthique et le don, Labor et Fides, 2004, pp. 75 à 80.

[4] André DUMAS, « Délivre-nous du zèle amer », in 100 prières possibles, Cana, 1982.