3
Jean
15.1-16
« Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ? » Placés brutalement devant
des circonstances éprouvantes, comme un licenciement, la découverte d’une
maladie grave, l’annonce du décès d’un proche, nous réagissons souvent ainsi :
« Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire » ? Ou bien encore : « mais qu’est-ce
qu’on va devenir ? »
Ces questions sont bien naturelles. Elles sont l’expression d’un
désarroi profond devant le drame qui survient. On sent immédiatement que la perte
va entraîner des déséquilibres. Il y a là comme un salutaire réflexe de survie
avant que d’autres réactions ne s’enclenchent comme par exemple la colère, le
déni ou le remords, successivement ou indépendamment selon les circonstances,
la culture et la foi des personnes concernées.
Des psychologues et des médecins, tel Boris Cyrulnik[1] , parlent
aujourd’hui de « résilience » pour décrire le processus de reconstruction de la
personne qui souffre ou qui a connu un drame important dans sa vie. La personne
résiliente est celle qui retrouve un sens à sa vie, grâce notamment à l’aide
qu’elle aura reçue. L’expérience semble en effet montrer qu’une personne qui
souffre ne peut pas devenir seule une personne résiliente. Elle a besoin de se
sentir reconnue comme victime. Une mémoire active des événements est nécessaire
pour mieux comprendre ce qui se passe et ce qui va arriver. Grâce à un soutien
affectif, en sortant de son statut de victime, la personne commence, petit à
petit, à se refaire une histoire, à réapprendre à vivre, et à vivre pleinement.
En reconnaissant ses zones de force et de fragilité, elle trouve une nouvelle
dynamique à sa vie. Elle adopte un nouveau regard optimiste et réaliste sur la
vie.
Dans le cas de drames sociaux comme les attentats, les catastrophes ou
la pauvreté, des psychosociologues ont observé que l’action collective, le «
faire ensemble » est déterminant pour favoriser un processus de résilience,
plus encore que le soutien affectif individuel. Les personnes blessées et
meurtries retrouvent leur dignité en devenant utiles aux autres.
Je me demande s’il n’y a pas l’indication d’un processus semblable dans
les paroles d’adieu de Jésus telles que le quatrième évangile, celui de Jean,
les a transmis. L’expérience de la communauté johannique a été celle d’une
communauté éprouvée par une situation de profonde détresse religieuse et
sociale. Or le but explicite du quatrième évangile est d’amener, je cite : «
les lecteurs à croire que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en
croyant, ils aient la vie en son nom. » (Jn 20.31)
Les premiers destinataires de cet évangile ont traversé des périodes
particulièrement difficiles. En proposant de restructurer la foi des croyants à
l’heure précisément où cette foi a été mise à mal, l’évangile selon Jean a
gardé la trace de rédactions successives d’un processus communautaire de
résilience. À travers l’évocation, en plusieurs temps, d’une histoire
douloureuse et riche à la fois, puis l’invitation amicale à demeurer dans un
amour donné, une nouvelle vie possible s’annonce grâce à une même foi nouvelle.
La communauté des Églises en lien avec l’évangéliste Jean a traversé
des temps difficiles. Elle n’a tout d’abord pas pu se résoudre à l’absence de
Jésus. L’ampleur que prennent les « discours d’adieu » souligne le désarroi
résultant de la mort du crucifié et les questions que les disciples n’ont eu de
cesse de se poser. La résurrection du Christ attestée par des témoins n’a pas
signifié la fin des questions. Elle n’a pas effacé la croix, comme une sorte de
revanche, elle n’est pas venue combler la perte que les disciples ont éprouvée
en perdant leur Seigneur. Le ressuscité n’est pas présent comme les disciples
auraient pu le souhaiter. Si Pâques est une fête joyeuse avec l’affirmation que
la mort n’a pas retenu captif le Seigneur, celui-ci est resté le crucifié,
comme en témoigne le texte biblique lorsqu’il évoque les marques de la croix.
Pendant deux à trois décennies, ces croyants ont été dans l’attente
d’une nouvelle révélation, en vivant dans le souvenir et l’espérance, tout en
restant liés à leur milieu culturel et au judaïsme. Mais à la fin du premier
siècle, au lieu du retour glorieux du Christ, les aléas de l’histoire vont
conduire ces communautés à la marginalisation, à la précarité, voire à la dislocation.
Les allusions à la rupture d’avec la synagogue dans une première partie de
l’évangile, puis dans la seconde de la « haine du monde », témoignent de deux
crises d’identité vécues par les communautés johanniques. Celles-ci n’ont plus
eu de place dans les synagogues où le strict parti des pharisiens était devenu
prépondérant. Les communautés johanniques se sont également trouvées en
porte-à-faux avec le pouvoir politique, puisque leurs membres ne pouvaient en
conscience faire allégeance à l’empereur. Auparavant adossés à une religion
reconnue et autorisée, ils deviennent assimilés à une infime minorité sectaire.
L’évangéliste Jean s’adresse alors aux croyants éprouvés pour qu’ils
s’enracinent à nouveau dans la foi, plus solidement qu’avant. Il évoque Jésus
qui, au soir de sa vie, dit à ses disciples :
« Je suis la vraie
vigne et mon Père est le vigneron. Il enlève tout rameau qui, uni à moi, ne
porte pas de fruit et il taille chaque rameau qui porte du fruit pour qu’il en
porte encore plus. L’enseignement que je vous ai déjà donné vous a déjà
soulagés. Demeurez unis à moi, comme je suis uni à vous. Un rameau ne peut pas
porter du fruit par lui-même, sans être uni à la vigne ; de même, vous ne
pouvez pas porter de fruit si vous ne demeurez pas unis à moi.
Je suis la vigne,
vous êtes les rameaux. Celui qui demeure uni à moi, et à qui je suis uni, porte
beaucoup de fruits, car vous ne pouvez rien faire sans moi. Celui qui ne
demeure pas uni à moi est jeté dehors, comme un rameau, et il sèche ; les
rameaux secs, on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent. (Jn 15.1-6)
En rappelant ici, dans ce contexte d’une séparation tragique, le
message du Christ à ses proches, Jean apporte un enseignement à la fois clair et
parlant : Jésus est la vraie vigne, grâce à laquelle les croyants (les rameaux)
reçoivent la vie (la sève). Cela leur permettra de porter du fruit. Les
disciples s’entendent dire qu’ils ont beaucoup reçu qu’ils vont encore pouvoir
vivre s’ils demeurent unis à lui. Ils entendent également qu’il n’y a de vie
possible pour eux qu’en étant en lui. Faute de quoi, leur vie se dessèche et
ils meurent. Les disciples découvrent aussi qu’ils sont appelés à porter du
fruit. Telle est leur raison d’être. On attend d’eux quelque chose de vital
pour les autres.
Je crois que ces paroles de Jésus veulent aider les croyants à vivre
après lui. Oui, une vie de foi est possible, même si les événements semblent
lui donner tort. Non, il ne s’agit pas de les infantiliser ou de les mépriser,
mais de faire en sorte qu’à partir de ce qu’ils ont reçu, ils puissent aller de
l’avant. Lorsque les disciples entendent Jésus parler de la vigne, c’est toute
leur histoire qui se dévoile et qui leur parle d’une nouvelle façon de vivre.
La vigne, c’est celle du Seigneur. C’est l’histoire du peuple d’Israël, c’est
donc leur histoire, celle de la patience, de l’amour et de la colère de Dieu
qui prend soin de son peuple. Depuis huit siècles, un chant connu et aimé de
tous fait battre en Israël les cœurs de ceux qui se savent aimés mais qui
subissent des épreuves.
Les auditeurs de l’époque entendent la musique du vieux poème du
prophète Ésaïe, et celui du Psaume 80, qui racontent une vigne plantée, choyée,
travaillée, espérée mais finalement livrée, abandonnée, piétinée par les
ennemis :
« Mon ami avait une
vigne sur un coteau fertile. Il en avait travaillé la terre, enlevé les pierres
; Il y avait mis un plant de choix, Bâti une tour de guet et un pressoir. Il
espérait que sa vigne produirait de beaux raisins, mais elle n’a rien donné de
bon. Eh ! bien, dit mon ami, Vous qui habitez Jérusalem, vous les gens de Juda,
C’est à vous de juger entre ma vigne et moi. Que faire de plus pour elle, que
je n’ai déjà fait ? J’espérais d’elle de beaux raisins, Elle n’a rien donné de
bon. Pourquoi ? Maintenant, je veux vous dire ce que je vais faire à ma vigne :
J’arracherai la haie qui l’entoure, et les troupeaux y brouteront.
J’abattrai son mur
de clôture, et les passants la piétineront. Je ferai d’elle un terrain vague :
Personne pour la tailler, personne pour l’entretenir ; Epines et ronces y
pousseront, Et j’interdirais aux nuages de laisser tomber la pluie sur elle. La
vigne du Seigneur de l’univers, c’est la nation d’Israël. La plantation qui lui
plaisait tant, c’est le peuple de Juda. Le Seigneur espérait d’eux qu’ils
respectent le droit, Mais c’est partout injustice et passe-droit ; Il
escomptait la loyauté, Mais c’est partout cris de détresse et déloyauté. » (Es 5.1-7)
Devant l’injustice et le détournement du droit, le Seigneur abandonne
sa vigne, la livre et la délaisse... On comprend alors le psalmiste qui prend
Dieu à partie en l’invoquant : « Reviens Dieu de l’univers du haut du ciel,
regarde, vois ce qui arrive et interviens pour cette vigne. Protège ce que tu
as toi-même planté, ce fils que tu as fait grandir » (Psaume 80.15-16).
Dans le chant d’Ésaïe et du Psaume, la vigne, métaphore du peuple
d’Israël, n’avait pas porté les fruits attendus, bien qu’elle ait été cultivée
avec soin. En entendant cette histoire au moment où ils sont dans l’épreuve,
contestés de toute part, fragilisés par une crise d’identité, les croyants des
communautés johanniques entendent à nouveau parler des soins bienveillants de
leur Seigneur et de l’encouragement à sortir de l’épreuve pour revivre. D’où le
message à l’attention des croyants et des Églises : il ne suffit pas seulement
de célébrer le Seigneur avec des rameaux quand l’avenir est radieux, comme lors
de la montée vers Jérusalem une semaine avant Pâques, mais de demeurer uni au
Christ même dans les difficultés qui remettent en cause la foi, en se laissant
irriguer et nourrir par sa sève qui donnera ainsi de produire du fruit. La vie
croyante n’est pas de croire pour soi, pour son seul bonheur en soi, mais
d’être témoin que Dieu a aimé ce monde en Jésus Christ et que tout un chacun
peut à nouveau entrer dans cette dynamique de vie.
Demeurer uni au Christ… Mais cela suffit-il à celui qui ne peut plus y croire
? En demeurant uni au Christ, on s’accroche à quelqu’un qui perd la vie en
étant arrêté, condamné, exécuté ? Quelqu’un qui a été rejeté, car selon la loi
de Moïse, celui qui « est pendu au bois est maudit ». Jésus a été ce rameau
taillé, ramassé, brûlé. Et les croyants et les Églises chrétiennes auraient à
trouver la vie dans un rameau desséché ou dans une vigne qui meurt ?
En lisant l’évangile de Jean, j’apprends justement qu’il est possible,
même dans le rejet, de découvrir la vie en plénitude. Ce n’est pas sans crainte
que je dis cela, car je n’ignore pas combien l’homme peut être prompt à
exploiter et justifier la faiblesse de l’autre en lui promettant monts et
merveilles. Mais voilà : le Christ a été cet homme rejeté, incompris, méconnu.
Si lui l’a été, tout en étant le fils bien-aimé, celui en qui Dieu a mis toute
sa joie et sa bienveillance, alors je découvre que je suis pour lui non un
individu en échec, mais un ami. À la manière de ceux qui aujourd’hui montrent
que l’on peut assumer un handicap, tel Alexandre Jollien dans son livre Eloge
de la faiblesse[2],
l’Evangile annonce que l’homme qui se considère comme le dernier des derniers
peut se voir lui-même tout autrement. Pourquoi ? Parce qu’un autre le regarde
autrement, le considère vraiment et contrairement à toutes les apparences. Dieu
nous regarde dans la lumière du Christ. Le Christ méconnu et crucifié a été
celui en qui Dieu le Père s’est révélé.
C’est à partir de lui que la foi des disciples et des croyants va
pouvoir s’épanouir, en cet homme qui révèle Dieu tout à fait paradoxalement :
non pas dans la puissance et l’invincibilité mais dans la faiblesse d’une vie
au service des autres. L’affirmation selon laquelle Dieu se révèle dans la
faiblesse et la fragilité d’une vie humaine peut suggérer à tout un chacun qui
souffre, qui est rejeté, dont l’identité n’est pas reconnue, de se savoir
malgré tout aimé, reconnu, accueilli.
En même temps, l’évangile de Jean ne vient pas présenter le croyant qui
s’enracine dans la foi de Jésus Christ comme un sujet inféodé qui n’a qu’à
attendre d’un autre les consignes qui lui permettront de vivre ou de survivre.
Il est vrai que l’évangile appelle au service, il est vrai que le Christ s’est
fait serviteur, et pourtant ici, dans ce moment où des croyants sont éprouvés
dans leur foi et dans leur chair, Jésus dit que ses proches ont déjà tout reçu
ce qui leur faut pour porter du fruit, et du fruit durable. Dans un commentaire
de l’image de la vigne, il y a cette parole de Jésus qui dit : « Je ne vous
appelle plus serviteurs car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître, je
vous appelle amis ».(Jn 15.15) Il y a là quelque chose de très important
lorsqu’on ne sait pas ce dont demain sera fait et que prédomine le sentiment
d’être le sujet d’un destin naturel, ou bien le rouage d’un système opaque de
jeux et d’intérêts privés, ou bien encore le jouet d’une légende de vie
inconnue.
Ces discours d’adieu de Jésus dans l’évangile de Jean peuvent aider à
ne plus se comprendre comme des serviteurs, au sens d’inférieur et donc de
victime (en grec, serviteur peut dire désigner aussi les esclaves) mais comme
amis. Il ne me semble pas qu’on ait souvent pris en compte le fait que Jésus
considère ses disciples comme des amis.
Que ce soit dans le grand public ou dans les cercles plus restreints où
la méditation de ces Écritures est une nourriture quotidienne, cette nouvelle
façon de parler des disciples comme des amis du Christ reste surprenante.
« Si vous demeurez
en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voulez et
vous l’aurez. Voici comment apparaît la gloire de mon Père : quand vous portez
beaucoup de fruit et que vous vous montrez ainsi mes disciples. Je vous aime
comme le père m’aime. Demeurez dans mon amour. Si vous obéissez à mes
commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi j’ai obéi aux
commandements de mon Père et que je demeure dans son amour.
Je vous ai dit cela
afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. Voici mon
commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. Le plus grand
amour que quelqu’un puisse montrer, c’est de donner sa vie pour ses amis. Vous
êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus
serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous
appelle amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de
mon Père. Vous ne m’avez pas choisi ; mais moi je vous ai choisis, je vous ai
chargés d’aller, de porter du fruit et du fruit durable. Ainsi le Père vous
donnera tout ce que vous lui demanderez en mon nom ». (Jn 15.7-17)
Au centre de ce commentaire de Jésus qui interprète l’histoire de la
vigne, se trouve une phrase que je voudrais souligner : « Je vous ai dit
cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit complète » (Jn
15.11). Nous voici arrivés au cœur de ce processus communautaire de résilience
qui va redonner une joie de vivre aux croyants éprouvés, au lieu du désespoir
et de la résignation. Pour cela, l’évangile selon Jean ne propose pas tant à
ses amis accablés de changer de vie, de comportement, de valeurs que de
demeurer dans la même foi. Il y aurait de quoi douter que cela suffise à les
aider à dépasser les malheurs qui les enferment, si cela ne s’accompagnait pas
d’une nouvelle donne : « demeurez dans mon amour » dit Jésus.
Il me semble qu’il y a là, avec cette proposition d’adopter une même
foi nouvelle, la possibilité de faire un pas décisif. Nous avons entendu
que le rameau ne vit que s’il est branché sur la vigne, et nous avons compris
que le croyant ne vivra qu’en demeurant attaché, uni à la foi de celui qui
donne la vie.
Pour le disciple ou le croyant qui souffre, dont le système de croyance
est mis à mal, c’est déjà l’invitation à ne pas tout rejeter. Combien de
croyants n’ont-ils pas tout rejeté, ou tout refoulé parce qu’ils ont grandi,
traversé des épreuves, été malmenés, parce qu’ils ont découvert des horizons
nouveaux, scientifiques, culturels, artistiques… À moins de ne pas accepter
d’être adulte nous ne pouvons en rester à une foi d’enfant, même si celle-ci
n’est pas sans comporter des éléments que nous avons à retrouver, comme la
confiance par exemple.
Mais surtout le croyant va trouver de quoi refonder sa foi. Ici, le
commandement de Jésus n’est pas simplement de demeurer, mais de « demeurer
dans son amour ». Entendons-nous bien : dans l’amour du Christ et non dans
l’amour qui est le nôtre. Le commandement n’est pas non plus simplement
d’aimer. Seul celui qui demeure en Christ, comme Christ demeure en lui, est
capable du commandement nouveau : « aimez-vous les uns les autres comme je
vous ai aimés ». Le sarment, s’il ne demeure sur la vigne ne peut produire
du fruit. C’est dans la mesure où l’on n’est pas sa propre demeure, sa propre
origine, son propre fondement, que l’amour va être plus grand : « nul n’a
d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime ».
Dès lors demeurer en Christ ne consiste pas tant à faire, que d’abord
se laisser habiter. C’est un paradoxe bien sûr à cette heure où le croyant n’a
plus de toit ni de protection. Mais c’est au fond se situer dans ce mouvement
vital qui va du Père vers le Fils et du Fils vers les disciples. Juste avant
ces dernières paroles, les disciples ont dû se laisser laver les pieds par
Jésus (Jn 13), geste incroyable si l’on pense à la hiérarchie des services et
des convenances d’alors. Bien sûr Pierre n’en a pas voulu : il pensait avec
force que c’est à lui de donner au Christ, à Dieu, et non l’inverse. Ici, le
croyant, dont les repères traditionnels s’effondrent, découvre à nouveau qu’il
n’a pas tout à inventer, à construire. Il n’a pas à se justifier par sa
réussite ! Sinon, que se passera-t-il quand il sera en échec ? Le croyant est
d’abord invité, comme Pierre l’a été, à accepter qu’il ne pourra rien s’il ne
se laisse pas d’abord servir par celui-là seul, le Christ qui n’attend rien en
retour car il reçoit son amour du Père. Et c’est ainsi que Jean fait faire à
ses disciples un pas de plus.
Apparemment, la foi reste la même, malgré les événements qui la
démentent. Mais en fait s’il s’agit d’une même foi, celle-ci est nouvelle dans
la mesure où elle est approfondie. Contrairement à l’illusion d’une pensée
magique, il ne s’agit plus désormais de seulement croire et demander pour avoir
ce que l’on veut. Si l’on s’en tenait sans autre à un extrait de la parole du
Christ, nous pourrions très bien aller dans ce sens : « vous demanderez ce
que vous voulez et vous l’aurez ». Ce serait sans doute très proche des
croyances religieuses qui promettent de procurer tout ce dont le croyant aurait
véritablement besoin. Mais cette foi nouvelle proposée par Jean ne va plus
consister en une simple demande du disciple, mais à une relation, à un dialogue
: « si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous
demanderez… ».
La suite du message du Christ est tout aussi importante : « Tout ce
que vous demanderez en mon nom, dit il, il vous l’accordera ». En
mon nom. L’ami du Christ est invité à s’adresser au Père au nom du Christ. Il
ne s’agit pas là d’une formule liturgique, d’un code ouvrant toutes les portes,
mais de vivre et demeurer dans cette relation de confiance que Dieu a nouée
avec les hommes en Christ. On peut parier que la prière du croyant qui est
habité par ces paroles du Christ en lui, qui en vit, en sera profondément
renouvelée. Pour dire les choses de façon simple, il y a des choses difficiles
à demander au nom du Christ : par exemple ma vengeance, ou bien mon « bonheur »
au détriment de l’autre, etc.
Au contraire de la foi naturelle qui postule que l’on aura ce que l’on
veut si on le demande, ou si on sait le demander de la bonne façon, la foi ne
consiste pas en une disposition interne mais elle entraîne le croyant dans la
dynamique de l’amour du Christ, qui est un mouvement qui ne remonte pas à sa
source, le Père, mais qui va toujours vers l’avant. La foi éprouvée, c’est une
demande au nom de celui qui s’est fait serviteur et qui invite ses amis, à
demeurer dans un amour donné.
Aux disciples d’hier et aux croyants d’aujourd’hui – aux amis
devrais-je dire –, l’évangile selon Jean propose une même foi nouvelle.
Comme la vigne va produire du fruit, les croyants sont appelés à porter
témoignage de Dieu (c’est ce que le texte biblique entend par le mot gloire :
le rayonnement). Ce qui portera du fruit, beaucoup de fruit et du fruit
durable.
Poème de la vigne[3]
Il fait nuit sur le
Cédron. Est-ce la fin de la vigne ? Moi en vous et vous en moi. Et la vie du
vigneron en vos mains. Évangile de la vigne : ensemble nous sommes promesse de
récolte et de vie. Ou terrible nuit du désespoir.
Je marche à la
taille, à la croix, mais vous : soyez mon fruit… Ma souche vit ses dernières
nuits, mais vous : soyez les surgeons des matins de ma résurrection… Ensemble
soyons vigne ! Ensemble demeurons vigne choisie, aimée, travaillée, meurtrie,
taillée, blessée, féconde !
A travers nuit et
vigne on descend vers le Cédron. Ensuite il n’y aura plus qu’à remonter.
L’autre versant, c’est le jardin des oliviers, et la fin. C’est bien pour cela
que pleure la vigne. Autour de Jésus maintenant, chacun sait. Je marche à la
taille, et à la croix. Mais vous, soyez mes voix, parlez mes verbes, portez mes
fruits. Je marche à la taille et à la croix, mais vous, soyez déjà purs par la
grâce de la parole.