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Une parole pour héritage

Jean 14.27 et 16.7

 

 

Comme les vingt-quatre autres pays de l’Union européenne, la République française va devoir se prononcer sur le projet de constitution européenne y compris son préambule. Lors de sa rédaction, celui-ci avait suscité de vives discussions et controverses de la part d’Etats et d’hommes politiques, d’Églises et d’ecclésiastiques. Le désaccord portait sur la légitimité d’une mention des racines chrétiennes de l’Europe. Fallait-il en parler dans la mesure ou d’autres religions, comme le judaïsme et l’islam, mais aussi d’autres courants de pensée y ont tenu une place significative ? Un compromis, entre les tenants d’un héritage chrétien à valoriser et les partisans d’un universalisme laïque, a finalement été retenu : le traité fait référence aux héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe. L’apport des religions est attesté mais sous la pression de certains pays, notamment des gouvernements successifs français, des mentions plus précises n’ont pas été retenues. S’il est loin d’être évident que cette inscription aurait aidé au témoignage évangélique, il y a eu là, manifestement, un conflit de mémoire, d’appréciation et sans doute d’intérêts.

Mon propos dans cette deuxième conférence de carême n’est pas de faire un bilan de l’apport du christianisme à l’Europe, mais de remonter à l’une des sources du christianisme suite à la méditation de la semaine dernière. Nous étions partis de l’épisode étonnant de l’évangile selon Jean, dans ses chapitres 14, 15 et 16, où Jésus prend congé des siens et du monde. Les disciples sont éprouvés par ce départ, puisqu’il ne signifie rien moins que l’échec de leur engagement et la non-pertinence de leur foi. L’évangéliste Jean confie alors à celles et ceux qui s’inquiètent, un dernier message du Christ. C’est de cette racine du christianisme dont je veux vous parler aujourd’hui.

Jésus n’a confié en tout et pour tout que quelques paroles à ses disciples : autrement dit, un héritage insignifiant au regard de ce qui compte pour une société. C’est pourtant à partir de là que s’offre et se reçoit la bonne nouvelle.

« Jésus dit à ses disciples : c’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne. Je ne vous la donne pas à la manière du monde. Ne soyez pas inquiets, ne soyez pas effrayés. Vous m’avez entendu dire : “je m’en vais, mais je reviendrai auprès de vous.” Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de savoir que je vais auprès du père, parce que le père est plus grand que moi. Je vous l’ai dit maintenant, avant que ces choses arrivent, afin que lorsqu’elles arriveront vous croyiez. Je ne parlerai plus beaucoup avec vous, car le dominateur de ce monde vient. Il n’a aucun pouvoir sur moi, mais il faut que le monde sache que j’aime le Père et que j’agis comme le père me l’a ordonné. » (Jn 14.27-31)

Le Carême est cette période liturgique de l’année où pédagogiquement l’on est invité à se replacer devant l’essentiel, où le fait de manquer, de faire silence, d’écouter une parole autre peut aider à ouvrir à de nouvelles perspectives, en donnant faim et soif d’en savoir plus, ou de croire autrement. Aujourd’hui nous partirons du fait que ce Dieu qui a pris congé du monde n’a pas laissé un riche héritage : quelques paroles tout au plus, et des rêves brisés. Mais plutôt que de le regretter et de rechercher par tous les moyens à combler ce manque, je crois qu’il y a là au contraire une chance à saisir, une bonne nouvelle à recevoir.

Ce Dieu-là, en prenant congé du monde et des siens, n’a donc laissé que quelques paroles en héritage à ses disciples. Pour une religion, celle-ci, au départ, manque curieusement de tout ce qui constitue justement une religion. J’entends par-là que Jésus n’a consacré ni texte, ni rite, ni clergé, ni monument ou statue, ni lieu… Au fond, rien de tangible, et du coup rien qui avait légitimité à devenir sacré.

À notre connaissance, il n’y a pas eu de partage, ni d’argent, ni de maison, ni de quelque autre bien que ce soit. Jésus n’a rien écrit lui-même : il aura fallu attendre plusieurs décennies pour que les Evangiles tels que nous les connaissons aujourd’hui soient diffusés. Il ne subsiste aucun portrait de lui, si tant est qu’il en ait existé. Et si l’on élargit la réflexion, les héritiers se retrouvent sans lieux saints ni espaces sacrés, même pas le temple de Jérusalem de l’époque. Une poignée d’hommes et de femmes forment un groupe de disciples mais dont on ne peut vraiment pas dire qu’ils soient à part, ou doués de charismes ou de compétences particulières. Dans les évangiles les disciples dont on connaît les noms apparaissent presque toujours médiocres. Les soldats se sont partagés les vêtements de Jésus. Son corps n’était plus dans le tombeau.

Nul n’est besoin donc d’être grand clerc, philosophe ou prophète, pour parler du manque que les héritiers ont dû éprouver. En plus du choc consécutif au départ de celui qui faisait sens à leur nouvelle vie, les voici dans l’effroi de la perte ressentie par ceux qui restent. Accepter de ne recevoir que quelques paroles de Celui qui est reconnu comme donnant la vie n’est pas évident.

Au cours des siècles suivants, le christianisme a cherché à compenser ce manque d’héritage. Je pense à toutes les doctrines qui se sont développées de manière impressionnante ; je pense aux multiples collusions des Églises avec les pouvoirs politiques, aux hégémonies culturelles et aux prescriptions morales. On peut se demander si une certaine sacralisation du texte biblique pour les protestants, celle de l’eucharistie catholique, voire la richesse et la réussite comme signes de la bénédiction de Dieu dans les Églises pentecôtistes, ne sont pas des façons de compenser un manque originel. De même sans doute que les divers fondamentalismes et réactions conservatrices ou moralisatrices au sein de toutes les Églises.

Le désir d’en avoir plus, ou d’en savoir plus, n’est pas seulement le fait des habitués des Églises. Je prends deux exemples récents parmi d’autres. On se souvient des réactions suscitées par la sortie du film de Mel Gibson sur la passion du Christ qui présentait au moyen d’images fortes et violentes, de façon insistante, un Christ flagellé et agonisant, sanguinolent. Le cinéaste américain suggère au spectateur qu’il revisite l’histoire biblique. Le film est censé représenter la réalité. Pour cela les acteurs s’expriment dans des langues reconstituées, le latin et l’araméen, supposées être originelles, de façon à donner une couleur d’authenticité… sans parler des anachronismes, tout est construit pour faire croire au spectateur, au risque de voyeurisme, que l’histoire se déroule devant lui, qu’il la rejoint alors que tout, bien sûr, n’est qu’écran et interprétation.

À l’inverse, quelques temps auparavant, dans le cadre d’une série documentaire sur la chaîne Arte, on avait pu voir et entendre dans l’émission Corpus Christi, des exégètes professionnels s’exprimer sur la passion du Jésus des évangiles. Ceux-ci ont raconté comment et combien ils scrutaient, analysaient et comparaient les Ecritures avec un savoir inimaginable pour le néophyte. Au bout du compte, l’émission suscitait bien des questions sur l’authenticité, le rôle, le statut de ces paroles. Cette entreprise complexe et peu évidente s’avère nécessaire pour celles et ceux qui veulent savoir, même si cette sorte de déconstruction ne laisse plus que quelques traces, infimes, de paroles… Elle souligne aussi cruellement pour celles et ceux qui croient – et parfois ce sont les mêmes – le manque à vivre pour leur foi : l’héritage laissé par le maître n’est que de quelques paroles qui ne sont pas accessibles sans interprétation.

Peut-être entendons-nous différemment dès lors les paroles d’adieu de Jésus. Car même si nous savons que des mots peuvent tuer ou blesser et que d’autres mots peuvent relever, guérir, apaiser et faire vivre ; même si nous disons bien à l’autre « tu as ma parole » pour l’assurer qu’il peut nous faire confiance ; même si nous nous plaisons à imaginer qu’on ne peut qu’être sensible aux dernières paroles d’un ami condamné, tout de même quelle faiblesse, venant de celui qui était censé révéler Dieu !

Au fond, une parole, c’est certes quelque chose de bien réel mais ce n’est pas visible, c’est impalpable, c’est fugace. Il faut la mémoriser, et la mémoire est subjective. Elle est sujette aux oublis, elle peut être mal entendue, trahie. Jacques Ellul démontrait il y a déjà vingt-cinq ans combien dans notre société la parole est humiliée[1]. Nous pouvons penser aux expressions courantes nombreuses qui soulignent le fait que la parole n’a pas bonne presse, comme : «Tu parles », «Ils disent mais ne font pas » ou « Plus de parole, des actes »…

Quelques paroles en guise de testament, cela forme un héritage insignifiant. Car si la Bible nous révèle un Dieu de parole, c’est bien pour nous dire quelque chose pour nos vies. Or je crois que le fait même que Dieu se soit fait connaître par sa parole est une bonne nouvelle, dans la mesure où cela signifie que Dieu veut dialoguer.

Du commencement à la fin de la Bible, Dieu parle. Le livre de la Genèse, le premier livre de la Bible, dit d’emblée que Dieu crée par la parole. Dieu ne s’exprime, n’agit, ne se rencontre que par et dans sa Parole. On ne peut jamais le saisir directement, ni le contempler face-à-face. Sa seule voie de révélation est la parole : c’est par elle qu’il se fait connaître. Comment ne pas citer Abraham, Moïse, Élie, Ésaïe, Jérémie et tant d’autres ? Dieu s’est adressé à eux.

Faisons un pas de plus : si ce Dieu-là parle, c’est qu’il n’est pas seul. Le texte biblique témoigne qu’il ne soliloque ni ne délire. Il dialogue. Il entre en relation avec l’homme. Si Dieu parle, c’est qu’il n’est pas en dehors du temps, et qu’il accepte les limites de la condition humaine. Et lorsqu’il parle, toute la Bible le répète, il demande un dialogue. Tous ses témoins, d’Abraham au plus petit des prophètes, hommes et femmes, ont été appelés par sa parole, porteurs de sa parole, invités à lui répondre. Ce Dieu de parole donne à l’homme de devenir à son tour un être de parole ; l’homme dispose du langage, il peut exercer ses responsabilités, il peut répondre à son créateur.

 

Le Nouveau Testament va souligner plus encore cette volonté de dialogue. Dieu devient homme. Vraiment homme, non pas en apparence, en simulation, en comédie. En Jésus le Christ, Dieu vient vivre parmi les hommes. Il leur parle librement et cette parole est accompagnée de gestes et de signes qui parlent également. Lorsque les évangiles racontent Jésus, ils ne le montrent pas tant en train d’enseigner sur le salut, l’amour, la foi, ils le présentent en situation. L’évangile selon Jean le dit à sa façon, en s’ouvrant par un prologue qui commence par ces mots : « au commencement de toutes choses, la Parole existait déjà ; celui qui est la parole était avec Dieu, et il était Dieu ». (Jn 1.1) Cette parole ne consiste pas seulement en un enchaînement de mots, qu’ils soient logiques ou poétiques, elle est une personne. Dieu se révèle dans sa Parole, Jésus Christ. « Celui qui est la Parole est devenu un homme et il a vécu parmi nous…» (Jn 1.14). La parole de Dieu a un nom : Jésus de Nazareth, confessé comme Christ.

Le fait même que Dieu se soit fait connaître par sa parole, dans la mesure où cela signifie que Dieu veut dialoguer, est-ce vraiment une bonne nouvelle ? Si je le crois, je peux également en douter à force de constater combien les humains ont du mal avec cette parole humaine de Dieu. Le témoignage biblique nous montre un Dieu qui se tourne vers l’homme et un homme qui se détourne de Dieu. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, des prophètes et de Jésus de Nazareth, ne trouve pas le dialogue qu’il appelle de ses vœux. Serait-ce parce que ce Dieu-là, qui est libre dans sa parole, n’est pas celui que je veux, que j’attends, dont je crois avoir besoin ? À cause de sa condition précaire, et en raison de ses insuffisances et de ses manques, l’homme recherche un soutien, un idéal, des repères, des certitudes, voire quelqu’un contre qui se révolter et se situer. Bref, il n’est pas évident d’entendre parler d’un Dieu de dialogue, libre, Celui dont toute l’Écriture biblique parle ; d’un Dieu qui n’utilise pas une parole tonitruante, perfide ou inquisitrice. Même dans les visions les plus inquiétantes du livre de l’Apocalypse, nous trouvons cette étonnante annonce : « Écoute, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je prendrai un repas avec lui et lui avec moi. » (Ap 3.20) Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte… Si on n’ouvre pas la porte, il ne la forcera pas. Dieu se tient avec respect devant la porte de notre intimité, il ne viole pas notre conscience.

Que Dieu respecte l’homme peut se comprendre. Qu’il soit libre est une autre affaire. Un Dieu au service des hommes n’est-ce pas plus confortable ? Finalement, cette parole libre de Dieu à été étouffée sur la croix, dans un cri et un souffle ultime. L’héritage du maître n’était déjà pas brillant aux yeux des hommes, que dire après cette fin lamentable ?

 

Les évangiles nous proposent un renversement inouï. De nouvelles relations à Dieu, à soi et aux autres sont possibles. Au lieu d’être une malédiction, cet héritage dérisoire devient une chance formidable. On peut parler d’une véritable bénédiction, d’une parole qui fait du bien, d’une bonne nouvelle. Dieu, en s’absentant, n’a laissé que quelques paroles. Tant mieux !

Si Dieu avait laissé un monument, nous nous serions astreint à le restaurer sans cesse à nouveau pour le sauvegarder. Si Dieu avait laissé une doctrine nous aurions à l’expliquer ou à la justifier. Si Dieu avait laissé un corps, nous aurions pu l’embaumer et le vénérer. Si Dieu avait laissé une image nous aurions pu la contempler, l’afficher, la reproduire. Si Dieu avait laissé une propriété, nous l’aurions préservée et nous l’aurions défendue au besoin. Si Dieu avait laissé une écriture nous aurions pu la lire et la connaître par cœur. Si Dieu avait laissé du visible, du tangible, nous aurions pu le conserver. Mais son testament ne se laisse pas tenir, enfermer, réduire, afficher. En partant, Jésus a fait la promesse qu’il y aurait un dialogue et une relation à vivre, grâce à une reconnaissance et un amour mutuel.

« Je demanderai au Père de vous donner quelqu’un d’autre pour vous venir en aide, afin qu’il soit toujours avec vous : c’est l’Esprit de vérité. Le monde ne peut pas le recevoir, parce qu’il peut ni le voir ni le connaître. Mais vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure avec vous et qu’il sera toujours en vous. Je ne vous laisserai pas seuls comme des orphelins ; je reviendrai auprès de vous. Dans peu de temps le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivrez aussi. Ce jour-là, vous comprendrez que je vis uni à mon Père et que vous êtes unis à moi et moi à vous. Celui qui retient mes commandements et leur obéit, voilà celui qui m’aime. Mon père aimera celui qui l’aime ; je l’aimerai aussi et je me montrerai à lui. » Jude – et non pas Judas Iscariote – lui dit : “Seigneur, comment se fait-il que tu doives te montrer à nous et non au monde ?” Jésus lui répondit : “Celui qui m’aime obéira à ce que je dis. Mon père l’aimera ; nous viendrons à lui, mon Père et moi, et nous habiterons chez lui. Celui qui ne m’aime pas n’obéit pas à mes paroles. Ce que vous entendez dire ne vient pas de moi, mais de mon Père qui m’a envoyé. Je vous ai dit cela pendant que je suis encore avec vous. Celui qui doit venir en aide, le Saint Esprit que mon Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit.” » (Jn 14.16-26)

 

Je voudrais parler d’un possible malentendu : s’il est dit que les disciples ne seront pas orphelins, ils ne vont pas pour autant retrouver un Dieu présent comme avant. La foi ne va pas consister pour les croyants à vivre dans la continuité de ce que les disciples ont connu en cheminant avec le Christ. Les récits de résurrection soulignent que les disciples reverront le Christ fugitivement, mais sans le reconnaître s’il n’y avait sa parole. L’évangile selon Jean se clôt d’ailleurs sur une nouvelle béatitude pour les croyants : « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. » (Jn 20.29)

Le Dieu qui a pris congé n’est plus accessible immédiatement : il y aura quelqu’un d’autre, un témoin, pour aider les hommes et les femmes qui se tourneront vers lui. Ce témoin n’est ni un prêtre, ni une institution, ni un rite, ni une disposition intérieure de l’homme. C’est le Saint Esprit qui enseignera et rappellera tout ce que Jésus a dit. Ce n’est donc pas le croyant qui rejoint Dieu par sa mystique, sa piété, ses œuvres, mais c’est l’esprit qui agit de telle sorte que l’événement historique de la venue de Jésus soit d’une actualité décisive pour le croyant. Comment ? La réponse de Jésus à la question de Jude indique que le Père et Jésus sont unis et habiteront chez le croyant. On peut comprendre qu’il s’agit là d’une relation de foi qui s’établit dans l’amour mutuel. Le monde, c’est-à-dire le lieu où la parole de Dieu en Jésus Christ n’est pas reçue, ne peut concevoir cela.

Les spécialistes du Nouveau Testament ont bien sûr toujours essayé de décrypter ce que pouvait signifier cette expression de Saint Esprit. Le nom donné en grec dans le quatrième évangile à l’esprit saint, au souffle de Dieu, c’est le paraclet. Le professeur Michel Bouttier écrivait que la racine hébraïque de ce mot « évoque la compassion d’un Dieu qui ne veut pas sévir, accorde un sursis, remet sa peine à un peuple n’ayant cessé de le décevoir et que lui-même ne cesse de chérir. Il est celui qui transmet la présence consolatrice de Dieu, présence promise pour les derniers temps et qui met fin à la solitude »[2]. Cette expression suggère que le souffle, l’esprit assiste le croyant. Le mot paraclet, qui vient de la racine « être appelé auprès de… » peut donc se traduire par : avocat, défenseur, consolateur, intercesseur, tuteur, réconfort, soutien.

Autant de mots pour dire aux croyants éprouvés par l’absurde de leur condition qui contredit leur foi, qu’ils sont contemporains de la parole et de la présence de Jésus, qui dans son amour pour les siens, manifeste l’amour du père pour l’humanité. Il ne s’agit pas seulement d’un enseignement, mais de l’offre d’une nouvelle vie. Et celle-ci est pour la moins inattendue.

Les croyants étaient mis en déroute par la perte de celui en qui leur vie avait pris tout son sens. Si pour eux rien ne sera comme avant, tout commence désormais dans une nouvelle relation de foi. Par elle, Jean nous dit que l’on peut passer de la peur du manque ou de l’égarement sur des chemins sans issue, à un cheminement confiant par la grâce de quelques paroles.

 

Seigneur,

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole… Voilà ce que tu nous laisses, ô notre sauveur. Certains n’ont que des nippes, d’autres de somptueuses demeures à donner en héritage. Tes habits, ce sont les bourreaux qui les partageront et de maison, tu n’en possédais point. Tu nous lègues ta parole, ce qu’un homme peut remettre de plus léger aux mains de ses héritiers, les mots, les mots qu’il a dits. Mais parce que ces quelques mots nous ouvrent accès jusqu’au cœur de toi-même, et la porte de ce monde insoupçonné du nôtre, le Royaume, parce que ces quelques mots qui nous viennent de toi sont les termes de notre liberté, nous les garderons de toutes nos forces. Grâce à eux, nous savons pour toujours qui tu es ô Jésus. Loué sois-tu pour ton esprit qui communique à ta parole le souffle même qui l’animait. Que ton esprit demeure notre mémoire ! Amen.[3]

 



[1] Jacques ELLUL, La parole humiliée, Seuil, Paris, 1981.

[2] Michel BOUTTIER, Mots de passe, Cerf, Paris, 1993, p. 49.

[3] Michel BOUTTIER, Quêtes et requêtes, Cerf, Paris, 1983.