L’évangile selon Jean présente un épisode étonnant, émouvant pour certains, énigmatique pour bien d’autres, où Jésus prend congé des siens et du monde. Comme dans les situations éprouvantes de séparation, de deuil, que nous pouvons connaître les uns les autres, d’emblée une certitude s’impose : la vie ne sera plus la même sans l’autre. Quant à dire ce qu’elle sera ?... C’est à cette question que se confronte l’évangile selon Jean dans ses chapitres 14,15 et 16. Une relation est-elle encore possible avec le Christ dès lors qu’il est absent ? La foi de ceux qui restent se trouve mise à l’épreuve. Est-il possible qu’elle en sorte éprouvée, dans le sens d’une foi qui a résisté aux épreuves, une foi confirmée, affermie ? Pour Jean le départ de Jésus signifie un tournant décisif. Il y a malgré tout pour ceux qui restent une vie en plénitude possible qui, en acceptant de renoncer à poursuivre le passé, se reçoit à partir d’un nouvel apprentissage de la foi et d’une nouvelle façon d’aimer.
Avant de développer ce thème au long de cette série de six méditations, je soulignerai que ce n’est pas le moindre des paradoxes que de se risquer à commenter ces chapitres sur une radio publique. Et ce pour trois raisons :
D’abord parce que ces messages de Jésus, à ce moment-là de l’évangile, sont destinés nous dit le texte, à ses proches, aux disciples qui l’ont accompagné trois années durant, du début de son itinérance jusqu’à son arrestation. Jésus leur transmet son testament. Or ici, il peut sembler que nous allons rendre publiques des paroles prononcées en privé, réservées aux disciples et non au monde. En fait, il n’y a rien de secret ni d’ésotérique, rien de mystérieux au sens d’une révélation cachée. L’intention du narrateur est bien de s’adresser à toutes celles et à tous ceux qui sont disposés à entendre ce que Jésus dit à ses disciples, ses amis comme il les appelle. Depuis des siècles chacun peut se procurer ce testament.
Il n’est pas évident, ensuite, de parler d’un long texte écrit, dense, particulièrement travaillé, d’une remarquable qualité littéraire, élaboré au cours des expériences successives des premières communautés johanniques. Chacune et chacun d’entre vous pourra se reporter au texte écrit pour ne pas en rester à mon interprétation.
Enfin, il s’agit un texte qui s’adresse à un groupe de personnes qui forment une communauté et qui sont rassemblées, et vous êtes, vous qui m’écoutez, disséminés, chacun avec votre histoire, votre culture, votre singularité.
Cela dit, ces messages d’adieu de Jésus dans l’évangile selon Jean posent cette question que tout un chacun, croyant on non, peut faire sienne, pour lui ou pour d’autres : que devient la foi lorsque Dieu lui-même n’est plus présent comme avant, quand il s’est éloigné ? C’est donc bien à cet événement tout à fait étonnant, et à ses conséquences, que je vous proposerai d’être attentif au cours de ces six méditations.
1
Jean 13.31-35 ; 14.15-21
Il y a longtemps de cela, un jour – il faudrait plutôt dire une nuit d’ailleurs – le Dieu dont Jésus parlait a pris congé du monde. À travers Jésus qui s’en va, c’est Dieu qui n’est plus là – ou en tout cas le Dieu dont parle Jésus. L’évangile selon Jean témoigne de l’événement de ce départ dans un long « discours d’adieu » de Jésus, selon l’expression des éditeurs bibliques.
On y entend tout d’abord les paroles troublantes et déroutantes d’un homme dans la force de la vie, qui s’adresse avec émotion à ses amis fidèles juste avant de connaître une mort qu’il sait proche et inéluctable. Dans la nuit qui précède son arrestation, Jean nous dit que Jésus réunit ses disciples pour un dernier repas au cours duquel se passe l’extraordinaire épisode du lavement des pieds. Puis, après que Judas sort pour le livrer, le Christ s’adresse une dernière fois aux siens avant de mourir.
En soi, le fait est déjà exceptionnel, comme une dernière leçon annoncée d’avance et dont on pressent qu’elle sera chargée d’émotion. Mais de surcroît, il se trouve que cet homme a été et demeure pour toute une communauté, un prophète et plus encore le Messie, l’envoyé de Dieu, la figure même de Dieu.
Imaginons le choc reçu par les disciples. Dans les années 30 de notre ère, ces hommes et ces femmes ont tout quitté, leur village, leur métier, et ont suivi Jésus sur les chemins de Palestine. Chemin faisant, cet homme leur est apparu comme le témoin par excellence de leur Dieu. Ils ont vécu ces rencontres et ces situations dans lesquelles cet homme s’est révélé être l’envoyé de Dieu. Leur vie s’est trouvée soudainement transformée. Ils ont progressivement découvert l’identité de Jésus : il est le Christ, le Messie attendu par leur foi.
En accompagnant Jésus, les disciples ont rencontré des hommes et des femmes très différents d’origine et de condition mais qui ont partagé la même expérience d’une découverte fondamentale bouleversant leur vie : ce Dieu offre à chacune et à chacun une compréhension de soi et des autres renouvelée en profondeur. Je pense à Jean-Baptiste, ce prophète vigoureux dénonçant les hypocrisies d’une religion formaliste et les turpitudes des dirigeants de son temps, qui désigne Jésus comme l’envoyé de Dieu. Je pense aussi à Nicodème, un sage docteur de la loi juive qui découvre ce que renaître peut signifier. Il y a la Samaritaine, une étrangère hérétique tourmentée pour qui la rencontre avec le Christ a été décisive. Et l’on pourrait parler de l’aveugle-né, des sœurs de Lazare, de Pilate, et de bien d’autres encore qui, aspirant à une vie authentique, à la vérité, ont fait l’expérience que l’homme n’est pas le maître de la vie. La vie en plénitude ne peut être donnée que par celui qui en est la source : Dieu. Ce Dieu qui s’est révélé, manifesté dans le Christ incarné.
Déjà, d’une certaine façon, Dieu n’était plus Dieu. Un Dieu semblable à l’homme n’est plus Dieu. C’est alors qu’en quelques jours l’histoire avait tourné au drame. C’est la fin, la croix, l’exécution sordide d’un innocent condamné à mort par la foule et les autorités religieuses, avec la complicité du pouvoir politique. L’échec est patent. Le Dieu dont parlait cet homme a perdu toute crédibilité.
Et voici donc des croyants qui se trouvent confrontés à une expérience éprouvante : leur foi ne tient plus. Leurs repères s’effondrent. À qui se confier ? Comment peut-on encore croire alors que l’on fait la cruelle expérience que l’Évangile auquel on a adhéré apporte plus de peines que d’avantages, plus d’hostilité que de sympathie ? On espérait une vie pleine de sens et on se retrouve dans l’absurde d’une condition précaire, on espérait la plénitude et on se retrouve dans l’insécurité. On avait mis sa confiance dans une parole forte, et l’on se retrouve exposé à la faiblesse et à la mort. En tout cas, croire ne voudra plus dire la même chose : comment peut-on croire de la même façon à un Dieu qui dit s’en aller – et de quelle façon ! L’ensemble de ces messages d’adieu de l’évangile selon Jean est donc travaillé par la question du départ de Jésus et de sa prochaine absence. On ne peut éluder l’importance de la question : comment croire à un absent ? Quelle sorte de relation est-il encore possible de nouer avec un Christ qui disparaît de l’histoire des hommes ? Que faire face à ce grand vide ?
Nous connaissons la différence entre « au revoir » et « adieu ». L’au revoir indique une absence temporaire de relation. L’adieu scelle un éloignement définitif, une séparation jusque dans un au-delà indéterminé. Or il nous arrive curieusement de dire « adieu » à la place d’un simple « au revoir » alors même que l’on pense revoir sous peu la personne à qui l’on s’adresse. C’est ce que fait Jésus lui-même, en prenant congé. Il dit adieu au monde. Et il dit à tous ceux qui veulent rester unis à lui : « au revoir ».
Cet au revoir est cependant loin d’être évident. Il ne peut pas être une simple perspective de retrouvailles quelques temps après. La foi des croyants ne pourra plus être la même, puisque Dieu – ce Dieu-là – a quitté le monde. Si pour les disciples, rien ne sera plus comme avant, les premières communautés johanniques qui s’attendaient à un retour glorieux du Christ ont dû déchanter. Après quelques années de développement et d’attente, elles vont traverser plusieurs crises dans leurs relations avec le judaïsme, avec le pouvoir romain, avec certains de leurs membres dissidents[1].
Il en va de même dans notre société contemporaine. Aujourd’hui le christianisme connaît des développements importants dans les pays du Sud et en Asie. L’autonomie progressive des sciences, du politique et de l’éthique, la proximité, du fait de la mondialisation, d’autres cultes et d’autres cultures, les grandes tragédies du siècle dernier, relèguent ce Dieu au rang d’accessoire. Si l’image de Dieu a connu bien des métamorphoses au cours des siècles, on peut dire qu’il a changé d’adresse, voire qu’il est inconnu à l’adresse habituelle.
Rien ne sera donc comme avant pour les croyants puisque Dieu n’est plus visible comme avant. Mais l’originalité de ces longs messages d’adieu est de nous dire qu’une relation de foi peut continuer, voire même s’approfondir. Il ne suffit pas à Jean d’essayer de dire ce qu’est la foi, il entend montrer en quoi celle-ci reste pertinente après le départ du Christ. L’évangéliste cherche ainsi à dire à une communauté éprouvée dans sa foi, dans les difficultés et les tensions de la vie chrétienne, confrontée à des échecs successifs, que d’une certaine manière l’absent reste présent, que celui qui s’en est allé auprès du Père revient auprès des siens. Et qu’au fond la vie en abondance révélée et promise naguère reste une possibilité pour le lecteur de l’Évangile.
L’évangile selon Jean nous propose donc d’apprendre à croire et à aimer différemment. On peut ici souligner l’importance du cadre dans lequel cette offre est faite, au cours du dernier repas de Jésus avec les siens, à la veille de la Pâque juive, alors que Jésus vient d’oser un geste réservé aux serviteurs les moins considérés : laver les pieds de l’invité. Jésus recommande à ses disciples, pour leur bonheur de mettre en pratique le service mutuel. Et c’est alors que l’évangile suggère d’apprendre à croire et à aimer différemment, car malgré la souffrance et la mort, une relation va s’établir et se poursuivre même si rien ne sera plus comme avant.
« Il fait nuit. Après le départ de Judas, Jésus dit : Maintenant la gloire du Fils de l’homme est révélée et la gloire de Dieu se révèle en lui. Dieu aussi manifestera en lui-même la gloire du Fils et il le fera bientôt. Mes enfants, je ne suis avec vous que pour peu de temps encore. Vous me chercherez, mais je vous dit maintenant ce que j’ai dit aux Juifs : vous ne pouvez pas aller là où je vais. Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Il faut que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Si vous vous Ce Dieu qui prend congé aimez les uns les autres, alors tous sauront que vous êtes mes disciples.» (Jn 13.30c-35)
Si je comprends bien, la gloire de Dieu se révèle au moment où Jésus est trahi. Elle se manifestera encore, peu de temps après, à la croix. Dans la Bible, le mot gloire traduit souvent un terme hébreu (et son équivalent grec) qui peut exprimer la valeur, le poids, l’importance, l’éclat d’une chose, d’un être ou d’un groupe humain et surtout de Dieu. La gloire de Dieu, c’est ce qui fait qu’il est Dieu. Nul ne peut le regarder en face comme nous le dit le livre de l’exode de Moïse et des Hébreux.
Non seulement Dieu se révèle en un homme, mais il nous est dit que la gloire de Dieu se manifeste en un homme trahi, abandonné, supplicié et qui meurt comme un esclave sur une croix. Le quatrième évangile nous dit en effet que c’est à la croix que tout est accompli, que la croix est la manifestation ultime de Dieu. Et si l’évangile nous relate ensuite que le Christ est ressuscité, c’est pour souligner que c’est bien dans cet homme qu’il s’est révélé à jamais. La résurrection n’efface pas la croix. Le ressuscité a les marques des clous de la croix.
Si l’on s’en tenait aux définitions des dictionnaires, Dieu ne peut être qu’omniscient, parfait, éternel, tout-puissant, autosuffisant. Non seulement ce Dieu-là n’a rien à voir avec celui de la Bible hébraïque où Dieu n’a de cesse de vouloir être en relation avec l’homme mais en plus, ici, il perd tout ce qui le fait être Dieu aux yeux des hommes. Et c’est pourtant maintenant qu’une nouvelle vie peut commencer pour ceux qui restent, une nouvelle façon de vivre et de croire, en acceptant de renoncer à poursuivre le passé, en recevant le commandement nouveau et en réapprenant à croire.
Cela suppose tout d’abord de ne pas s’épuiser à poursuivre le passé en espérant le sauvegarder. Jésus dit aux disciples : « Vous me chercherez, mais vous ne pouvez aller là où je vais ». Accepter de ne pas pouvoir être près de son Dieu (ou de ce qui tient lieu d’absolu), renoncer à vouloir être auprès de ce à quoi on accorde une valeur ultime, voilà qui n’est pas naturel. N’y a-t-il pas au cœur de toute foi – même de celle qui se présente comme une foi non religieuse – une part de rêve et d’espoir : qu’il y ait un lieu, une personne, une valeur ou une réalisation qui reste intact, sacré en quelque sorte, à part et à l’abri des ruptures et des épreuves du temps ? Pierre pensait pouvoir de lui-même suivre le Christ jusqu’au bout. Il le reniera bien vite. Par contre, on verra plus tard que c’est le Christ lui-même qui dans sa parole viendra à sa rencontre.
Accepter de renoncer à poursuivre le passé, mais apprendre une nouvelle façon de croire et d’aimer, telle est la première proposition de ces discours d’adieu. Nous y reviendrons dans les prochaines méditations puisque l’évangile de Jean va développer plus loin ce qu’il entend par-là. Disons aujourd’hui que la vie dans cette foi éprouvée ne peut être décrite sans souligner son lien à l’amour. La scène du lavement des pieds en avait donné une expression ultime. Jésus ose laver les pieds de ses disciples, ce que même certains esclaves étaient dispensés de faire. Il se fait leur serviteur au-delà de l’imaginable vu les coutumes de son temps. Cet amour que Jésus manifeste pour les siens et dont la croix sera la parfaite expression, est proposé au croyant. Aimé, le croyant est appelé à aimer comme le Seigneur l’a aimé et l’aime. Il est frappant de constater que cet amour n’est pas destiné à entretenir la communauté dans un cocon affectif, mais qu’il est destiné au témoignage. L’important est qu’il parle à d’autres : « Si vous vous aimez les uns les autres, alors tous sauront que vous êtes mes disciples. » (Jn 13.35)
Accepter de renoncer à poursuivre le passé, vivre l’amour dont le Christ nous a aimés, et réapprendre à croire : dans la suite de ces entretiens, l’évangile va progressivement faire en sorte que les disciples s’arrachent de leur rêve de quiétude pour vivre dans la confiance. Relisons quelques extraits de ces paroles qui donnent à croire petit à petit qu’une nouvelle relation de foi peut s’établir. Il y a d’abord ce dialogue qui confirme à Pierre qu’il ne peut pas le suivre, mais que ce sera possible plus tard :
Simon Pierre demanda à Jésus : « Seigneur, où vas-tu ? Jésus lui répondit : Tu ne peux pas me suivre maintenant là où je vais, mais tu me suivras plus tard. » (Jn 13.36)
Après l’annonce que Pierre le reniera, c’est-à-dire qu’il ne pourra de lui-même par ses propres forces continuer à suivre Jésus en offrant sa vie, mais qu’il y aura bien une suite, les disciples sont invités à faire confiance. A travers eux, c’est aussi l’Église johannique qui entend qu’un avenir est possible :
«Ne soyez pas si inquiets, leur dit Jésus. Ayez confiance en Dieu et ayez aussi confiance en moi. Il y a beaucoup de place dans la maison de mon père ; sinon vous aurais-je dit que j’allais vous préparer le lieu où vous serez ? Et après être allé vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi, afin que vous soyez, vous aussi, là où je suis. » (Jn 14.1-3)
Ces paroles sont suivies d’un dialogue entre Jésus et les disciples qui montre que ces derniers restent accrochés à l’attente d’un Dieu qui se révélerait visiblement, immédiatement, sans médiation. Ils n’ont pas intégré le fait que le Christ est celui qui leur a révélé Dieu. Et c’est donc encore lui qui va, dans cet évangile de Jean, peu à peu, leur parler d’une nouvelle forme de présence divine qui les soutiendra, les accompagnera et leur permettra d’être à leur tour témoins du Dieu Père. Cette annonce, faite par paliers successifs, montre que les disciples ont bien du mal à concevoir l’absence d’un Dieu à portée de main. Voici la première de ces annonces :
« Je demanderai au Père de vous donner quelqu’un d’autre pour vous venir en aide, afin qu’il soit toujours avec vous : c’est l’esprit de vérité. Le monde ne peut pas le recevoir, parce qu’il demeure avec vous et qu’il sera toujours en vous. Je ne vous laisserai pas seuls comme des orphelins ; je reviendrai auprès de vous. Dans peu de temps le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivez aussi. Quand viendra ce jour, vous comprendrez que je vis uni à mon Père et que vous êtes unis à moi et moi à vous. »
Malgré ces paroles de Jésus que je cite parmi d’autres, les disciples restent dans l’expectative. En témoigne cette réaction :
« Quelques-uns de ses disciples se dirent alors entre eux : Qu’est-ce que cela signifie ? Il nous déclare : “d’ici peu de temps vous ne me verrez plus, puis peu de temps après vous me reverrez.” Et aussi : “C’est parce que je m’en vais auprès du Père.” Que signifie ce “peu de temps dont il parle” ? Nous ne comprenons pas ce qu’il veut dire. » (Jn 14.16-20)
Avouons-le : il semble bien légitime, comme les disciples le font, de se demander ce que ce retour peut signifier. S’agirait-il d’un faux départ de Jésus ? Ou bien d’une consolation à peu de frais, ou encore d’un déni de la réalité, comme lorsque l’on entend parfois dire lors d’un service funèbre que « la mort n’est rien, que l’on est simplement passé dans la pièce d’à côté… »
Avez-vous fait l’expérience, un jour, de ne plus pouvoir parler comme avant ? Je pense par exemple à un enseignant qui reprendrait ses cours donnés vingt ans auparavant et se verrait amené à les présenter tout autrement, ou bien à un artiste qui ne pourrait rendre compte avec les mêmes mots de ses intuitions créatrices, ou encore à un parent qui évolue dans l’éducation qu’il préconise à ses enfants. Tout cela est normal et peut mener, à terme, à des changements profonds dans une façon de penser, de croire, de vivre. Mais il arrive aussi qu’il y ait des crises plus brutales qui accélèrent ou provoquent un changement plus radical encore. Qu’elles touchent à des convictions profondes, à l’équilibre de toute une vie, à des repères nécessaires et rassurants et nous voici profondément atteints.
Je crois que ce fut le cas pour les disciples du Christ, comme pour la communauté johannique. Les premiers ont été questionnés dans leur identité par le choc du départ de Jésus, les seconds par l’irruption, quelques décennies plus tard d’une catastrophe, alors qu’ils espéraient un retour glorieux du Christ. D’une façon assez similaire aujourd’hui dans un monde désenchanté, nous pouvons être déstabilisés par la perte de ce qui nous assurait un équilibre, une espérance et des repères. Les paroles d’adieu de Jésus ne proposent pas de rêver nostalgiquement à un rétablissement du passé, ni de tourner la page avec un sentiment de révolte ou de désintérêt, mais ils nous invitent à la réécrire. Refonder la foi élémentaire que l’on a reçue et qui est mise à l’épreuve ; revisiter celle dont on a entendu parler mais sans avoir jamais pu vraiment l’habiter ; approfondir celle que l’on vit aujourd’hui mais qui se trouve être l’expérience quotidienne de la vie : en un mot : se risquer à croire, c’est-à-dire à faire confiance autrement.
Seigneur,
Je voudrais te prier comme un ami qui s’est absenté. Mais à toi, je ne dirais cependant ni : quand reviendras- tu, ni : où es-tu ? J’ai cru entendre que ce n’était pas constructif pour moi, pour nous deux. De même je ne te dirais pas : pourquoi n’es-tu pas là, sur terre, comme un appui tangible et solide sur lequel je pourrais asseoir ma confiance ? Puisse ta parole m’aider à aimer comme tu m’as aimé, et à nouer avec toi une nouvelle relation de confiance. Le simple fait de pouvoir méditer ta parole est déjà pour moi une bénédiction. Que ton esprit me soutienne et m’affermisse.
Amen.
[1] Pour l’histoire des communautés johanniques, je me suis principalement référé aux publications et aux conférences de Jean Zumstein, professeur de Nouveau Testament à l’Université de Zurich. On trouvera un résumé de ces recherches dans : Jean ZUMSTEIN, L’apprentissage de la foi, à la découverte de Jean et de ses lecteurs, Editions du Moulin, Aubonne, 1993 ; Bernard GILLIÈRON, Le disciple que Jésus aimait, témoin d’un avenir pour le christianisme, Editions du Moulin, Aubonne, 2000. On pourra approfondir cette approche par : La communauté johannique et son histoire. La trajectoire de l’évangile de Jean aux deux premiers siècles, Collectif, Labor et Fides, Genève 1990. Jean ZUMSTEIN, Miettes exégétiques, Mémoire et relecture pascale dans l’évangile de Jean, Genève, Labor et Fides, 1991, pp.229-316. François VOUGA, Les premiers pas du christianisme. Les écrits, les acteurs, les débats, Labor et Fides, Genève, 1997.