6. La joie parfaite (Jean, ch. 15, v. 11)
Relisons une dernière fois ce texte des béatitudes qui nous a accompagnés au long de ce carême :
A la vue des foules, Jésus monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les enseignait :
Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.
Au cours de cette dernière conférence, je voudrais que nous revenions sur le rapport qui existe entre ce texte et la personne même de Jésus. Il est en quelque sorte une incarnation des Béatitudes et nul mieux que lui ne peut nous indiquer ce que veut dire vivre selon ce chemin. Nous n’avons pas, bien sûr, à imiter littéralement ce que Jésus a vécu. Nous sommes dans des conditions très différentes, nous avons notre vie, nos engagements et nos responsabilités. Mais il est bon de méditer la manière de vivre de Jésus et de chercher comment elle peut nous inspirer dans les conditions, les circonstances qui sont les nôtres aujourd’hui.
L’esprit de pauvreté, qui pourrait l’incarner mieux que lui ? Il a vécu « à la merci de Dieu et des hommes », sans une pierre où reposer sa tête, sans garanties et sans réserves. Avec les disciples qui l’entouraient, ils ont dépendu de ceux à qui ils annonçaient l’Evangile pour vivre. Il a cherché avant toutes choses le Royaume de Dieu et tout lui a été donné par surcroît. Il a dépendu pleinement de son Père et n’a jamais cherché à assurer ses arrières. Le résultat, c’est cette remarquable impression de liberté que l’on a en lisant le récit de sa vie. Il a pu, pleinement, sans aucune réserve, faire la volonté de Dieu et suivre le chemin qui s’ouvrait devant lui. C’est pourquoi il est la présence même du Royaume dans le monde.
Il ne nous est certes pas demandé d’abandonner toutes les responsabilités qui sont les nôtres, responsabilité de couples, de parents, de travail. Nous ne sommes certainement pas tous appelés à tout quitter pour partir comme Abraham là où Dieu nous montrera. Nous avons au contraire à accepter la place que Dieu nous a assignée et à vivre joyeusement, dans ce cadre, la simplicité et la disponibilité. Mais il est important pour nous de garder notre liberté intérieure, de vivre dans la confiance en notre Père de telle manière que les soucis de l’existence ne nous submergent pas. Croyons-nous, comme lui, que le Père prend soin de ses enfants et que nous pouvons nous fier à lui en toutes choses ?
La douceur de Jésus emplit tout l’Evangile. Sa manière d’être dans la relation qu’il entretient avec les hommes et les femmes, et particulièrement les plus faibles, en est un exemple frappant. Ce n’est pas pour les bien-portants, mais pour les malades qu’il est venu. Il sait la fragilité, la faiblesse de chacun et ses paroles sont là pour guérir, redresser et jamais enfoncer. Il est bon également de remarquer que cette douceur ne l’empêche pas d’être fort et véhément quand il le faut. Certaines de ses critiques sont sévères et tombent juste. Elles sont tellement justes qu’elles nous touchent encore, alors que nous ne sommes certainement pas dans la situation de ceux auxquelles elles s’adressaient. La douceur, en tout cas, n’exclut manifestement pas la force lorsque celle-ci est nécessaire pour faire prendre conscience et pousser vers le changement. De même que la pauvreté de Jésus se fondait sur sa confiance en Dieu, sa douceur n’est que l’expression de son amour et de son souci de l’autre.
Nous avons parfois l’impression que Jésus était au dessus de toute souffrance, un peu comme un sage impassible qui passerait parmi les hommes. Pourtant Jésus a pleuré comme nous, il s’est laissé toucher par la misère et la souffrance humaine. Contrairement à l’image que nous nous faisons parfois de lui, Jésus a accepté librement de se laisser blesser et remettre en question. C’est d’ailleurs bien souvent en réponse aux demandes ou aux besoins des personnes concernées que Jésus a accompli ses miracles. Plusieurs textes d’ailleurs nous donnent l’impression que c’est l’attitude de certaines femmes qui l’a incité, dans des circonstances importantes à agir et à franchir des seuils. Lors des noces de Cana, c’est Marie, sa mère, qui, lui faisant pleinement confiance, semble le pousser à faire son premier miracle (Jn 2.1-12). De même, alors qu’il affirme qu’il est d’abord venu pour les enfants d’Israël et qu’il limite son ministère aux juifs, il semble bien que c’est la foi de la cananéenne qui l’émeut et l’amène à agir et à faire un miracle (Mt 15.21-28), ouvrant ainsi à des non-juifs le chemin de la foi. Jésus n’a rien du sage qui ne se laisse troubler ni toucher par rien.
Sa faim et sa soif de justice semblent bien être le moteur de tout son ministère. Il veut parfaitement ce que veut son Père et rien ne pourra le détourner de cette voie. Là où, la plupart du temps, nous sommes intérieurement divisés, déchirés, il est simple, unifié, tout entier orienté vers la justice de Dieu. Et son comportement à l’égard de ceux et de celles qui viennent le trouver est encore une manière de chercher la justice. Là où la justice des hommes est pleine d’arrières pensées, de soif de se justifier et de condamner les autres, du désir de faire de l’autre leur bouc émissaire, la justice de Jésus ne cherche que celle de Dieu qui est une autre manière de parler de son amour. Il se peut, parfois, que la parole soit forte lorsque c’est nécessaire, mais elle porte toujours le souci du pardon et de la remise en route de celui qui en a besoin. Il sait dire à la fois l’immensité de la miséricorde et celle de l’exigence, là où nous hésitons souvent entre les deux. « Moi non plus, je ne te condamne pas, dit-il à la femme adultère, va et désormais ne pèche plus » (Jn 8.11).
Car miséricordieux, il ne l’est pas seulement dans ses paroles et son comportement vis à vis de ceux qu’il rencontre. Mais c’est sa vie entière qui est orientée par la miséricorde. Elle est le centre même de ce qu’il annonce. La bonne nouvelle de l’Evangile, qu’est-elle, si ce n’est celle de la miséricorde de Dieu pour les pêcheurs, c’est à dire pour tous les hommes et les femmes de ce monde ? Cette miséricorde, il va la vivre jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie pour tous. La nôtre est si prudente, si modérée ; elle choisit ses objets avec tellement de soin. Il n’y a pas de plus grand amour, disait-il que de donner sa vie pour ses amis. Mais lorsque nous parlons d’amitié, nous, nous parlons de choix, d’élection. N’est mon ami que celui que j’ai choisi, que celui que j’aime. Lorsque nous entendons Jésus nous parler de l’amour des ennemis, rappelons-nous qu’il a prié sur la croix pour ceux qui l’avaient crucifié. C’est sans doute la raison la plus grande de la confiance que nous pouvons avoir en lui. Il nous aime alors que nous sommes encore loin de lui, malgré le péché qui nous habite et qui nous sépare de Dieu. Et son amour est libérateur ; c’est lui qui nous permet de sortir de cette situation et d’entrer dans la vie nouvelle qu’il propose.
Quant à la pureté de cœur de Jésus, elle est le modèle que nous ne pourrons jamais égaler. La révélation nous le présente comme la seule personne en qui le péché n’existait pas. Il est comme pleinement transparent à la volonté de Dieu et c’est bien pour cela que sa relation au Père est sans faille. « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10.30). Il y a certainement derrière cette affirmation le mystère même du Christ et de son unité avec le Père, le mystère de sa divinité, mais nous pouvons aussi y lire la perfection de ce que nous sommes appelés à vivre nous-mêmes. Il n’a cessé de parler de cette proximité du Père et de l’imitation de Dieu qui doit être la nôtre. Etre parfaits comme le Père est parfait, être comme le dira plus tard l’apôtre Paul, les imitateurs de Dieu. Il l’a été à un point tel qu’il pouvait dire : « celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14.9). Nous ne sommes bien sûr pas Jésus ; il n’est pas besoin d’une grande humilité pour nous en rendre compte. Mais il ne faudrait surtout pas que cette juste conscience de nos limites obscurcisse pour nous l’exigence et la promesse que Jésus nous adresse. L’œuvre de l’Esprit est de nous faire progresser sans cesse vers cette perfection et aucune fausse humilité ne peut nous dispenser de cette volonté du Maître de voir ses disciples devenir comme lui.
En Jésus, c’est Dieu lui-même qui se fait artisan de paix. Il est en effet celui qui est venu apporter la paix sur la terre, paix avec Dieu, paix entre les hommes. C’est ce que chantent les anges lors de l’annonce faite aux bergers pour la naissance de Jésus (Lc 2.14), c’est surtout ce qui sera accompli sur la croix. Peut-être trouvez-vous que cette paix est bien discrète et que le monde ne la manifeste pas beaucoup. On parle toujours de guerres et de conflits aujourd’hui autant que du temps de l’empire romain. C’est vrai et qui songerait à le nier, mais la paix que le Christ apporte demande que l’on y entre, qu’on l’accueille et qu’on devienne, à son tour, artisan de paix pour tous. Quelque chose de nouveau a surgi dans le monde avec Jésus, une autre manière de vivre et d’entrer en relation avec les autres, une manière qui est celle du Père et qui peut être la nôtre.
Enfin, nous savons bien que nous sommes les disciples d’un Seigneur crucifié, persécuté et mis à mort à cause de la justice. Tout ce qu’il a enseigné, il l’a vécu jusqu’au bout. Certes, dans l’histoire des hommes il n’a pas été le premier à être victime de l’injustice. Ce fut le sort de bien des prophètes avant lui. Socrate, lui aussi a été condamné à tort. Mais on a l’impression, en lisant l’Evangile d’une étonnante cohérence entre sa vie et l’ensemble de son message. Il savait où il allait, vers quelle fin son message le conduisait et cela ne l’a pas détourné de son chemin. Il y a en lui comme une acceptation du risque que la fidélité impliquait. Là encore, et peut-être là surtout, nous ne sommes pas le Christ. Notre fin, même si elle devait être semblable à la sienne, n’aurait pas le même sens. Mais même si le mystère de la croix dépasse la simple mort du juste, qui fut celle ensuite de tant de ses disciples, il y a en elle toute une part humaine qu’il a su vivre et dont il nous a averti qu’elle pouvait être la nôtre.
Méditer les béatitudes, c’est méditer sur la personne même de celui qui les a dites, qui les a vécues et qui nous invite à les vivre.
Pour terminer ce parcours que nous avons fait ensemble sur la route des béatitudes, je voudrais que nous méditions sur la joie. Si ces paroles de Jésus ne cessent de dire heureux ceux dont elles parlent, si elles les invitent à être dans la joie et l’allégresse, c’est que la joie est, plus largement, une des caractéristiques de la vie chrétienne. L’Evangile ne nous invite pas à une vie austère et un peu triste, mais à la jubilation. La joie et la paix sont des dons de Dieu et des signes de sa présence.
Il nous faut avant tout remarquer que le Dieu dont nous parle Jésus n’est pas un Dieu à l’impassibilité glacée. « Il y a, nous dit-il, de la joie dans le ciel pour un seul pêcheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance » (Lc 15.7). Et on pense à la joie du père du fils prodigue lorsque celui-ci est de retour. Derrière cette parabole, c’est bien de la joie de Dieu, du Père, qu’il s’agit. Il y a donc de la joie en Dieu, une joie qui se manifeste aussi dans sa relation avec les êtres humains et on aurait en effet du mal à imaginer un amour véritable qui ne serait pas accompagné de la souffrance et de la joie. Il y a de la joie en Dieu pour ceux qui reviennent vers la vie, de même qu’il éprouve de la souffrance pour ceux qui s’en éloignent. Dire qu’il y a de la joie en Dieu, c’est dire que le Fils et l’Esprit connaissent aussi la joie. Jésus, très ouvertement nous parle de sa joie ; il souhaite même que sa joie soit en nous et qu’elle soit parfaite (Jn 15.11), il espère pour nous sa joie dans sa plénitude (Jn 17.13). A d’autres reprises, nous le voyons exulter ou tressaillir de joie et il nous est dit que ce fut « sous l’action de l’Esprit Saint » (Lc 10.21). Si Jésus peut ainsi jubiler sous l’action de l’Esprit, on ne s’étonnera pas que la joie soit un des fruits de l’Esprit, dans la liste de l’épître aux Galates, juste après l’amour et avant la paix. C’est que la paix et la joie semblent accompagner l’action de l’Esprit saint et être des signes de sa présence.
La joie est donc un signe de la vie de Dieu en nous, un signe de sa présence. Déjà les psaumes nous disaient que la joie abonde près de la face de Dieu (Ps 16.11 ; 21.7). Nous ne devons pas nous en étonner ; nous le savons bien, nous le sentons bien : la joie est liée à la vie. Là où la vie trouve sa source, auprès de Dieu, il ne peut qu’y avoir également la source de la joie. C’est que la joie est un peu comme du bonheur vivant ; il y a dans la joie, comme le jaillissement d’une source. C’est pourquoi tout au long des Evangiles, puis des épîtres, il nous est parlé de cette joie qui est l’expérience de tous ceux qui s’approchent de Dieu.
La vie, nous le savons bien, est liée à la mort. Il faut que le grain tombe en terre et meurt pour pouvoir porter du fruit (Jn 12.24). De même, c’est en acceptant un peu de cette mort à nous-mêmes que la joie de Dieu peut faire irruption par la faille ainsi ouverte. On peut d’ailleurs remarquer que si la proximité de Jésus suscite la joie, la rencontre du ressuscité le fait encore bien plus. La joie est la note dominante, le cantus firmus de la vie des disciples qui ont vu le tombeau vide, qui ont vu et touché Jésus ressuscité. C’est que jamais sans doute Dieu ne s’est fait si proche, jamais sans doute des hommes et des femmes ont pu voir, toucher, si j’ose dire, la réalité de Dieu de si près.
Jésus fait très explicitement de cette joie, dans l’Evangile de Jean, la conséquence de son enseignement : « Je vous ai dit cela afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15.11). On est loin ici de la crainte et de l’obéissance servile ; qui s’approche de l’amour et de la source de l’amour ne peut être que dans la joie. Mais si écouter la parole de Jésus suscite la joie, cela ne suffit certainement pas. Les paroles de Jésus, toutes les paroles qu’il nous adresse sont là, devant nous aujourd’hui comme hier, pour être mises en pratique. Entendre est certes nécessaire, mais vivre est l’essentiel. C’est l’expérimentation de cette parole, c’est l’entrée dans la vie proposée, dans la relation avec le Père qui crée la joie. C’est pourquoi Jésus ajoute : « demandez et vous recevrez pour que votre joie soit parfaite » (Jn 16.24). Pour les hommes et les femmes que nous sommes, la joie s’inscrit dans la relation et avant tout dans la relation avec Dieu, ainsi que dans la mise en pratique de l’Evangile.
Peut-être trouverez vous ces affirmations bien optimistes. La vie est bien plus compliquée que cela ; elle est plus lourde. Les occasions de souffrance ne manquent pas. Une telle insistance sur la joie ne risque-t-elle pas de nous faire nous évader vers des consolations illusoires et nous détacher des tristes réalités de ce monde qui réclament notre engagement ? Cette crainte est bien compréhensible et il est prudent de la garder proche de nous. Mais faire ainsi de l’Evangile une sorte d’opium qui créerait des bonheurs artificiels serait oublier dans quel contexte ces paroles sont dites et cette joie est vécue. Celui qui parle ainsi marche vers la mort et la croix n’a rien d’une mort paisible. Jésus le sait bien et les évangiles ne nous cachent pas son émotion lorsque l’heure approche. Les disciples qui, plus tard, seront dans la joie seront aussi recherchés, emprisonnés, parfois mis à mort. Lorsque l’apôtre Paul écrit la lettre aux Philippiens que l’on appelle parfois l’épître de la joie, il est en prison et ne sait pas encore le sort qui l’attend. De même, lorsque Jacques ou Pierre parlent de la joie dans leurs lettres, ils s’adressent à des communautés qui connaissent la persécution. Il n’y a, dans cette joie, aucun oubli de la réalité, mais la présence avec, sous et dans la réalité même d’une autre réalité plus profonde et constante. C’est pourquoi la joie qui vient de Dieu peut demeurer même dans les difficultés les plus tragiques comme la mer peut rester calme dans ses profondeurs, même lorsque la surface est agitée par la tempête. C’est cette même conscience de la présence de Dieu dans toutes les circonstances qui fait dire si souvent à Etty Hillesum, cette admirable jeune femme entraînée dans la persécution, les camps de concentration, et qui mourra à Auschwitz : « Et pourtant, la vie est belle[1] ».
Jésus nous parle ainsi de la joie parfaite. De quoi s’agit-il ? Précisément de cela. Toute proximité de Dieu est source de joie et nombreux sont ceux qui peuvent en témoigner. Mais cette joie ne dure pas toujours, elle peut être troublée, balayée par les circonstances lorsque les tempêtes de notre existences nous empêchent de voir. La joie parfaite est celle qui dure, qui ne se laisse pas effacer par les circonstances, enfouir sous les gravas du quotidien. La plénitude de notre joie est liée à la stabilité de notre foi, de notre amour et de notre espérance quelles que soient les circonstances. Un des plus beaux exemples de cette joie parfaite est sans doute donné dans ce célèbre récit de François d’Assise :
Un jour, à Sainte Marie, le bienheureux François appela frère Léon et dit : Frère Léon, écris.
Et lui répondit : Voilà, je suis prêt.
Ecris, dit-il, quelle est la vraie joie.
Un messager vient et dit que tous les maîtres (théologiens) de Paris sont entrés dans notre Ordre ; écris : ce n’est pas la vraie joie.
De même tous les prélats d’outre-monts, archevêques et évêques ; de même le roi de France et le roi d’Angleterre ; écris : ce n’est pas la vraie joie.
De même mes frères sont allés chez les infidèles et les ont tous convertis à la foi ; de même je tiens de Dieu une telle grâce que je guéris les malades et fais beaucoup de miracles : je te dis qu’en tout cela n’est pas la vraie joie.
Mais quelle est la vraie joie ?
Je reviens de Pérouse et, par une nuit profonde, je viens ici, et c’est un temps d’hiver, boueux et froid, au point que des pendeloques d’eau froide congelées se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent toujours les jambes et du sang jaillit de ces blessures.
Et tout en boue et froid et glace, je viens à la porte, et après que j’aie longtemps frappé et appelé, un frère vient et demande : Qui est-ce ? Moi, je réponds : Frère François. Et lui, dit : va-t-en ; ce n’est pas une heure décente pour circuler ; tu n’entreras pas.
Et à celui qui insiste, il répondrait à nouveau : Va-t-en ; tu n’es qu’un simple et un ignare ; en tout cas tu ne viens pas chez nous ; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi.
Et moi, je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : par amour de Dieu recueillez-moi cette nuit. Et lui répondrait : je ne le ferai pas. Va à l’hospice des lépreux et demande là-bas.
Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, qu’en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme[2].
Oui, lorsque la joie demeure au cœur de la tempête, là est la joie parfaite.
Et on voit bien le lien étroit qui peut exister entre la joie et la vie que nous propose le Sermon sur la montagne dans son entier. La foi est une vie avec Dieu et non une simple croyance, une vie fondée sur la confiance fondamentale que Jésus avait en son Père et qu’il a voulu transmettre à ses disciples. Et une vie à la suite du Christ, animée et guidée par l’Esprit. La joie dont il est question ne saurait être un simple mot. Elle n’a de sens et elle ne peut se voir et se communiquer que si elle est l’expression d’une personne en profondeur. Elle est donc indissociable de la totalité de la vie chrétienne.
Qui de nous n’a pas été impressionné par la joie paisible que certaines personnes savent dégager, même lorsque les circonstances de la vie en pousseraient d’autres à l’amertume et au désespoir ? C’est que, derrière la joie, il y a toujours la force de l’espérance, la certitude que, pour le temps et pour l’éternité, Dieu tient notre vie entre ses mains. C’est la foi et la confiance qui sont sources de l’espérance. Dieu ne peut faire défaut, même si moi j’en suis très capable. Et cela est vrai pour la vie comme pour la mort. Pour celui qui vit profondément dans cette certitude, rien ne peut venir troubler définitivement sa joie.
Dès les premiers balbutiements de la foi, la joie est là. Mais il faut bien reconnaître qu’elle est fragile, qu’un rien suffit à la recouvrir et à la faire disparaître. A mesure que notre foi grandit, qu’elle devient une part de plus en plus importante de notre être, à mesure que notre vie s’enracine en Dieu, la joie se fortifie et demeure. C’est bien pourquoi, dans les béatitudes, sont dits heureux, comme nous l’avons vu, ceux qui s’engagent résolument sur ce chemin avec le Christ. Ils le resteront dans la pauvreté, le deuil, les souffrances, la persécution. Rien ne pourra leur ôter cette joie parce qu’elle ne vient pas d’eux. Ils sont simplement ouverts à la présence et à l’action de Dieu, accueillants à une joie qui vient d’ailleurs et qui leur est donnée avec l’amour, le don de la liberté, l’espérance et la grâce de Dieu.
Je vous invite à la prière :
Père, toi qui est la source de toute joie
Et qui nous a montré en Jésus la plénitude de ta joie,
donne-nous d’entrer dans l’espérance et la liberté.
Que nous sachions accueillir les chemins qui seront les nôtres
Avec la confiance en ton amour et en ta présence.
Garde-nous dans l’esprit des béatitudes :
La joie, le simplicité et la miséricorde.