4. Heureux les miséricordieux et les coeurs purs

 

Ecoutons encore ce texte des Béatitudes :

 

A la vue des foules, Jésus monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les enseignait :

Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux.

Heureux les doux : ils auront la terre en partage.

Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.

Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte,  que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

 

 

Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde

 

Il faut bien reconnaître que le mot miséricordieux n’est pas, aujourd’hui pour bien des gens, très directement compréhensible. Le terme grec employé évoque la pitié, la bonté  et la compassion. On le retrouve ainsi dans la célèbre prière « Kyrie éleison », « Seigneur, aie pitié de nous », comme dans la conclusion de la parabole du Bon samaritain, lorsque Jésus demande à son interlocuteur : « lequel des trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé au milieu des bandits ? » Et l’homme répondit : « C’est celui qui a fait preuve de bonté (ou de compassion, ou de miséricorde) envers lui » (Lc 10.36-37).

Vous vous rappelez que nous avons déjà parlé de cette compassion à plusieurs reprises. C’est que chaque béatitude a un sens différent, mais dont les marges se recouvrent souvent, et c’est d’ailleurs une des richesses de ce texte.

 

Ce qui est frappant – et presque étonnant – dans cette béatitude, c’est la réciprocité qu’elle implique entre notre action et celle de Dieu. « Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde » C’est comme si le Seigneur calquait son attitude sur la nôtre, comme s’il nous traitait de la manière dont nous traitons les autres. En fait, nous pouvons retrouver cette réciprocité dans bien d’autres paroles de Jésus. Celle qui nous vient sans doute le plus facilement à l’esprit est la demande du Notre Père, cette prière que Jésus a enseignée à ses disciples : « Pardonne-nous nos offenses comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » (Mt 6.12) ou « remets-nous nos dettes comme nous aussi nous l’avons fait pour nos débiteurs » (NBS). Et peut-être vous rappelez-vous que c’est la seule demande du Notre Père que Jésus reprend et commente : « En effet, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera à vous aussi, mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes » (6.14-15). On trouve comme un développement ou un commentaire de cette réciprocité dans la parabole dite « du serviteur impitoyable » (Mt 18.23-35). Jésus raconte cette histoire : Un roi veut régler ses comptes (financiers) avec ses serviteurs. Il en reçoit un qui lui doit une somme énorme : 10 000 talents. Il s’agit d’une somme astronomique, faite pour souligner l’impossibilité absolue pour le serviteur de rembourser. Dix mille talents ! A titre de comparaison, l’impôt annuel de toute la Judée s’élevait à 600 talents[1]. Ne pouvant payer et alors que le roi menace de le vendre, lui et sa famille, le serviteur implore la pitié du roi qui, finalement lui remet sa dette. En sortant, le serviteur rencontre un de ses compagnons qui lui doit 100 deniers (environ 3 mois et demi de salaire) et la même scène se reproduit : menaces, imploration… Mais elle se termine autrement et le serviteur fait jeter son compagnon en prison. Indignation du roi qui s’adressant au serviteur lui dit : « Mauvais serviteur, je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’en avais supplié. Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même, j’avais eu pitié de toi ? »

 

On retrouve, dans ce récit, la réciprocité dont nous parlions, mais elle est encore plus complexe et peut nous éclairer. La pitié de Dieu est première (c’est le roi qui commence par remettre la dette au premier serviteur) et elle devrait susciter celle des hommes. Et, si ce n’est pas le cas, c’est la pitié de Dieu elle même qui ne peut s’exercer et le premier serviteur finit, dans la parabole, par se retrouver en prison.

Cette priorité du pardon, de la pitié, de la miséricorde, de Dieu est capitale. Fondamentalement, c’est lui qui nous fait grâce ; nous ne le méritons pas. Mais l’accueil de cette grâce nous fait entrer dans un processus semblable. Si nous, à qui Dieu pardonne tant, ne sommes pas capables de pardonner à notre frère la toute petite dette qu’il a à notre égard, alors cette impossibilité montre bien que nous ne sommes pas entrés dans le mouvement même de Dieu, le mouvement de la grâce. Notre miséricorde ne nous fait aucunement mériter celle de Dieu comme si celle-ci était la récompense d’une bonne action de notre part.  Elle est un signe que nous l’avons accueillie, que nous nous comportons comme lui, comme un enfant imite son Père. Elle est simplement la manifestation extérieure et visible que nous sommes entrés dans la dynamique de Dieu et que son Esprit est à l’œuvre en nous.

 

Jésus dit heureux celui qui porte sur les autres le même regard de bienveillance et d’amour que Dieu porte sur nous. C’est donc à un changement radical de regard que nous sommes encore une fois invités. Etre miséricordieux, c’est considérer l’autre qui est devant moi, l’autre qui souffre ou qui peut me faire souffrir avec le même regard que Dieu, avec la bonté qui est la sienne. Et cette miséricorde n’a rien d’une simple attitude intérieure qui me permettrait de me voir bon à peu de frais : elle doit être concrète et effective. Encore une fois, c’est celle du samaritain qui a risqué sa vie et donné de son temps et de son argent pour venir en aide à celui qui avait été attaqué par les brigands. Heureux celui qui se comporte ainsi car il entre dans la miséricorde de Dieu en agissant comme lui.

Il n’est pas si courant d’avoir une attitude bienveillante. Nous avons si souvent besoin de nous protéger, de nous justifier, que nous sommes tentés de comparer, de juger et bien souvent de condamner les autres pour nous absoudre nous-mêmes en nous plaçant du « bon côté ». La bienveillance est un signe de notre liberté intérieure. Nous n’avons plus besoin de critiquer et de rabaisser les autres pour nous sentir bien, pour nous sentir justes. Cette liberté vient de ce que nous nous savons justifiés par un Autre, et que nous nous reposons sur son amour. Etre bienveillant, c’est approcher les autres de manière positive, soucieux simplement de discerner et de mettre en valeur ce qu’ils peuvent avoir de bon et de tout faire pour les aider à le développer. Combien de fois, faisons nous le contraire. Devant la femme adultère, Jésus a manifesté une attitude de bienveillance, alors que tous les autres, pour des raisons psychologiques diverses sans doute, ne pensaient qu’à la condamner. Plus couramment, la bienveillance est une attitude de vie et une vertu souriante qui facilite bien les choses et rend beaucoup plus simple la vie commune.

 

Concrètement, me direz-vous, à quoi cette bienveillance peut-elle correspondre ? Je me sens plein de bonté pour tous les hommes et mon cœur se remplit parfois de pitié devant les informations à la télévision. Et c’est au fond le danger de cette miséricorde : nous pouvons croire l’éprouver alors qu’il n’en est peut-être rien. L’abbé Pierre nous le rappelle aujourd’hui, comme il le faisait il y a cinquante ans. C’est sans doute pourquoi, dans sa pédagogie, Jésus nous parle si souvent du pardon ou de la remise de dettes. Si nous remettons une dette à quelqu’un qui nous doit de l’argent, cela a un caractère concret, et si nous refusons de le faire, nous ne pourrons plus nous faire d’illusions sur nous-mêmes. De même, parler du pardon, c’est parler de l’amour concret. Aimer son ennemi, c’est aimer quelqu’un que nous avons à pardonner et nous savons bien que cet ennemi peut être quiconque à un moment ou un autre. Il est – nous le savons tous – plus facile de parler de miséricorde que de la vivre ! L’agression petite ou grande, nous rend agressifs et il est plus facile de rendre la gifle que de tendre la joue.

Etre miséricordieux, c’est ne pas laisser le mal, qui s’immisce dans nos relations, gagner la partie. C’est, comme le disait l’apôtre Paul, « ne pas être vaincu par le mal, mais être vainqueur du mal par le bien » (Ro 12.21). Ecoutons la manière dont Martin Luther King parlait du pardon :

 

Pardonner ne signifie pas ignorer ce qui a été fait ou coller une étiquette fausse sur un acte mauvais. Cela signifie plutôt que cet acte mauvais cesse d’être un obstacle aux relations. La pardon est un catalyseur qui crée l’ambiance nécessaire à un nouveau départ et à un recommencement. C’est l’enlèvement d’un poids ou la remise d’une dette. Les mots « je vous pardonne mais je n’oublierai jamais ce que vous avez fait » n’expriment jamais la nature réelle du pardon. Il est certain qu’on n’oublie jamais si cela veut dire effacer totalement de son esprit. Mais si nous pardonnons, nous oublions en ce sens que le mal cesse d’être un obstacle mental empêchant des relations nouvelles. Jamais non plus nous ne pouvons dire : « je vous pardonne mais je ne veux plus rien avoir à faire avec vous .» Pardonner signifie se réconcilier, se retrouver. Sans cela personne ne peut aimer ses ennemis. Le degré de notre aptitude au pardon détermine le degré de notre aptitude à l’amour pour nos ennemis[2].

 

Au fond, la miséricorde est un autre nom pour l’amour et nous pourrions suivre John Wesley qui, dans son commentaire du sermon sur la montagne[3] et donc des béatitudes, reprend largement l’hymne à l’amour de Paul dans sa première épître aux Corinthiens : « L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout » (1 Co 13.4-7).

 

Nous nous retrouvons ici au cœur même de l’enseignement de Jésus. Et il y a là quelque chose de plus grand que ce que nous imaginons habituellement. Si, à la suite de l’Ancien Testament,  Jésus nous parle du commandement d’amour, ce n’est pas, en fin de compte, parce que c’est la volonté de Dieu, mais parce que c’est l’être même de Dieu. C’est parce que Dieu est amour que nous devons aimer et cela veut dire alors entrer dans cette vie même de Dieu pour le monde, participer à l’œuvre première de son Esprit sur cette terre. Et nous comprenons pourquoi les expressions de Jésus nous semblent si radicales, en particulier celles sur cette réciprocité entre la miséricorde de Dieu à notre égard et la nôtre à l’égard de tous les autres. Celui qui n’aime pas reste en dehors de cette force d’amour qui émane de Dieu. Il ne se laisse pas toucher et il reste étranger à la vie de Dieu quand bien même il serait profondément religieux, quand bien même sa doctrine serait irréprochable. N’est-ce pas exactement ce que souligne Paul, lorsqu’il dit, dans le texte dont nous avons cité quelques passages : « Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien » (1 Co 13. 2-3)

 

Cette miséricorde, est-elle au centre de notre manière d’envisager nos relations avec les autres ? Savons-nous la vivre dans notre vie de tous les jours ou gardons-nous trop souvent une rancune tenace et fidèle à l’égard de ceux qui nous ont offensés ? Manifester cette miséricorde, c’est aussi manifester aux yeux du monde que rien n’est jamais perdu, qu’aucune personne n’est trop éloignée pour pouvoir revenir, que chacun, même le pire, a une chance d’accueillir l’amour que Dieu lui manifeste. Si l’endurcissement est une réalité, seul Dieu peut juger de son intensité effective dans une personne particulière. Etre miséricordieux, c’est être témoin de l’optimisme sans faille de Dieu qui est une forme de son amour pour tous les hommes. C’est enfin une manière de vivre les conflits qui donne la première place au pardon et qui espère toujours le triomphe du bien, au risque même d’être perdant aux yeux des hommes, mais à leurs yeux seulement.

 

Heureux les miséricordieux ! Ce bonheur est bien sûr celui de la certitude de la miséricorde de Dieu, mais aussi la joie de la relation ouverte et bienveillante avec les autres, la joie de voir en chacun ce qu’il y a de beau et de bon, non pas naïvement, mais avec un amour lucide. C’est d’ailleurs cette joie qui est aussi la condition de la bienveillance.

« Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous. Que votre bonté soit connue par tous les hommes. Le Seigneur est proche » (Ph 4.4-5).

 

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu

Voir Dieu ! Si nous sommes croyants ou si nous sommes en recherche, n’est-ce pas tout ce que nous pouvons souhaiter ? On pense à la question que Philippe posait à Jésus : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit » (Jn 14.8). Que demander de plus en effet ? Nous nous contenterions même sans doute d’un peu moins…

Nous savons bien que Dieu est Esprit, que Dieu est invisible et qu’il n’est pas question de le voir avec les yeux du corps. Pour cela, il faudrait qu’il se manifeste sous une forme visible, comme dans le buisson ardent de Moïse, ou plus encore qu’il s’incarne, comme il l’a fait en Jésus-Christ. Et c’est pourquoi, d’ailleurs, la réponse de Jésus à la question de Philippe est : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m’as pas reconnu ! Celui qui m’a vu a vu le Père ».  Voir Dieu, c’est pouvoir le rencontrer, connaître qu’il existe et qu’il est là autrement que par une simple conviction intellectuelle ; c’est le connaître comme nous sommes connus de lui, comme le dit l’apôtre Paul : « A présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors ce sera face à face. A présent ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu » (1 Co13.12). Voir Dieu, nous en rêvons tous et nous pourrions dire avec Thérèse d’Avila enfant : « je veux voir Dieu ! »

 

Eh bien, c’est cette promesse qui nous est faite dans les Béatitudes : « Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu ». Mais quelle est cette pureté dont il est ici question ? Si certaines béatitudes que nous avons vues nous semblaient paradoxales, étranges même, nous avons l’impression – peut-être dangereuse et fausse - de nous retrouver ici en terrain plus classique. Comme si une certaine pureté nous faisait mériter la vision de Dieu. C’est ce que bien des religions prétendaient et prétendent sans doute encore. Je crois que le paradoxe vient ici du caractère extraordinaire, impossible même de ce qui nous est promis : voir Dieu ! Et également de l’impossibilité d’atteindre par nous-mêmes la pureté évoquée.

 

 

Précisons que lorsqu’il est question de pureté, il ne s’agit nullement, dans la bouche de Jésus, d’une pureté rituelle ou du refus de toucher à des choses ou des êtres qui pourraient être impurs et qui nous contamineraient. Jésus nous demande de nous séparer du péché ; il ne nous invite pas à nous séparer des pécheurs. Vous vous rappelez sans doute combien son comportement et sa liberté à l’égard des pécheurs notoires ont même pu scandaliser certains de ses contemporains parmi les plus pieux.  Ce ne sont pas nos mains qui doivent être pures, c’est notre cœur. Dès l’Ancien Testament et le livre des Psaumes, c’est l’attitude morale qui est ici concernée. Le psaume 24 pose cette question : « Qui gravira la montagne du Seigneur ? Qui se tiendra dans son saint lieu ? [Il s’agit ici de la vision de Dieu exprimée simplement d’une autre manière ] L’homme au mains innocentes et au cœur pur, qui ne tend pas vers le mal et ne jure pas pour tromper » (Ps 24.3 et 4). On est ici tout près de la notion de sainteté. La pureté du cœur est une manière d’exprimer la sainteté. L’épître aux hébreux reprend d’ailleurs une formule semblable lorsqu’elle nous dit : « Recherchez la paix avec tous et la sanctification sans laquelle personne ne verra le Seigneur » (Hé 12.14).

 

Mais qu’est-ce que cela veut dire « être un saint » ou « rechercher la sainteté » ? Nous allons de difficulté en difficulté… Pourtant, Jésus, dans le sermon sur la montagne qu’ouvrent les Béatitudes, reprend l’exhortation à la sainteté : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5.48), redisant ainsi le commandement de Dieu de la Thora. « Le Seigneur adressa la parole à Moïse : parle à toute la communauté des fils d’Israël ; tu leur diras : Soyez saints, car je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu » (Lv 19.1-2).

Mais, encore une fois, qu’est-ce alors que la sainteté ? Est-elle quelque chose de négatif ? La nécessité de se protéger de la souillure ? Sans doute, si on discerne bien que cette souillure est celle du cœur et non celle du corps. Celui qui a « les mains innocentes et le cœur pur » est en effet quelqu’un qui se garde du péché. Et même si cela ne « sonne » pas très bien en notre temps de permissivité ouverte, il est impossible d’éviter cette dimension sans fausser le sens des textes que nous lisons. Mais cette sainteté a d’abord une dimension positive ; c’est la sainteté de l’amour. Dieu est amour et le grand commandement qu’il nous donne et que va encore préciser Jésus est celui de l’amour. Toute la loi, c’est à dire toute la volonté de Dieu pour nous, est résumée par le double commandement d’amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée et tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22.37-40).

 

Aimer Dieu de tout son cœur, c’est avoir un cœur simple, tout entier tourné vers Dieu. Notre situation habituelle est celle d’un cœur partagé. Il est tiraillé entre mille désirs. Nous souhaitons aimer Dieu et le servir et, en même temps,  répondre à tous nos autres désirs et Dieu sait qu’ils sont nombreux.  Notre désir de sainteté lui-même peut être ambigu ; il est encore tourné vers nous. Nous nous verrions bien dans la situation d’un saint et nous serions ravis de voir, dans les yeux des autres, une certaine admiration pour notre immense humilité… La sainteté vraie commence lorsque l’amour dissipe ces illusions, lorsque seul demeure l’objet de notre amour, lorsque nous nous oublions pour Dieu et pour les autres.

C’est ce que Dietrich Bonhoeffer a très bien exprimé dans son commentaire du sermon sur la montagne, le prix de la grâce :

 

Qui a le cœur pur ? Celui-là seul qui a totalement abandonné son cœur à Jésus afin qu’il y règne sans partage ; celui qui ne souille pas son cœur ni avec le mal qu’il commet, ni non plus avec le bien qu’il fait. Le cœur pur, c’est le cœur simple de l’enfant qui ne connaît pas le bien et le mal, le cœur d’Adam avant la chute, le cœur dans lequel ce n’est pas la conscience mais la volonté de Jésus qui règne. […]

Son cœur est libre d’images qui souillent, il n’est pas tiré ça et là par une foule de désirs et d’intentions personnelles. Celui-là verra Dieu, dont le cœur est devenu comme un miroir de l’image de Jésus-Christ[4].

 

« Qui ne souille pas son cœur, ni avec le mal qu’il commet, ni avec le bien qu’il fait ». Plus tard, dans ses lettres de prison, Bonhoeffer reviendra sur cette dimension du renoncement à l’image que l’on a de soi :

 

Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu’un, un saint ou un pécheur converti, ou un homme d’Eglise, un juste ou un injuste, un malade ou un bien portant –  afin de vivre dans la multitude des tâches, des questions, des succès et des insuccès, des expériences et des perplexités – et c’est cela que j’appelle vivre dans le monde – alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non pas ses propres souffrances, mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémané : telle est, je pense, la foi, la métanoia. C’est ainsi qu’on devient un homme, un chrétien[5].

 

Dans toute cette démarche, il ne nous est pas demandé de faire telle ou telle chose, mais plutôt de nous laisser faire par Dieu. Lui seul peut nous donner un cœur pur, même s’il nous est également demandé de rechercher la sainteté. C’est l’Esprit de Dieu et lui seul qui peut créer en nous cette pureté du cœur et ce renoncement à soi-même. C’est bien ce que dit Pierre, dans le livre des Actes, lorsqu’il constate, lors de l’assemblée de Jérusalem où l’on discutait de l’ouverture de l’Eglise aux nations païennes, que Dieu les avait purifiés lui-même : « Dieu, qui connaît les cœurs, leur a rendu témoignage quand il leur a donné, comme à nous l’Esprit saint. Sans faire la moindre différence entre elles et nous, c’est par la foi qu’il a purifié leur cœurs » (Ac 15.8-9). C’est donc Dieu lui-même qui accomplit cette purification du cœur par l’Esprit qu’il nous donne et que nous accueillons dans la foi.

Nous nous trouvons ainsi à la fois devant un commandement à mettre en œuvre (soyez saints car je suis saint ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même), et devant la certitude que c’est Dieu lui-même qui seul peut agir. C’est pourquoi, c’est dans la prière que nous pouvons nous approcher de Dieu et lui demander avec le psalmiste, de purifier notre cœur : « Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, enracine en moi un esprit tout neuf » (Ps 51.12).

 

Je vous invite à la prière à partir du psaume 51:

 

Seigneur, nous voulons voir le Père,

Nous voudrions avoir le cœur empli de ta miséricorde.

 

O Dieu, toi qui es si bon, aie pitié de moi,

Toi dont le cœur est si grand, efface mes désobéissances

Lave-moi complètement de mes torts et purifie-moi de ma faute.

Fais disparaître ma faute et je serai pur ;

Lave-moi et je serai plus blanc que neige.

Annonce-moi ton pardon, il m’inondera de joie.

Détourne ton regard de mes fautes,

Efface tous mes torts.

O Dieu, crée en moi un cœur pur ;

Renouvelle et affermis mon esprit.

Ne me rejette pas loin de toi,

Ne me prive pas de ton Saint Esprit.

Rends-moi la joie d’être sauvé.

 

 

 

 

 



[1] Cf. note de la NBS.

[2] Martin Luther King, La force d’aimer, Paris, Casterman, 1965, p. 64-65.

[3] John Wesley, Le sermon sur la montagne, Kansas City (USA), Maison des Publications Nazaréennes, 1998, pp. 38-42.

[4] Dietrich Bonhoeffer, Le prix de la grâce, pp. 74-75.

[5] Id., Résistance et soumission, p. 372.