2.  Heureux les pauvres de coeur et les doux

Je commencerai par relire le texte des Béatitudes qui guidera notre méditation tout au long de ce Carême :

A la vue des foules, Jésus monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les enseignait :

Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux.

Heureux les doux : ils auront la terre en partage.

Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.

Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte,  que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

 

Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.

 

Qui ne connaît cette première béatitude ? D’ailleurs, à combien de contre-sens sa traduction littérale a-t-elle pu donner lieu ? « Heureux les pauvres en esprit » qui est devenu, dans l’oreille de beaucoup : « Heureux les pauvres d’esprit ». Les traductions actuelles essaient d’ailleurs souvent d’éviter la confusion en traduisant « pauvres de cœur », « âme de pauvre » ou même « heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes », « qui se reconnaissent spirituellement pauvres ».

Vous avez certainement remarqué que, pour ouvrir ces béatitudes, Jésus nous propose ce qui nous apparaît comme une sorte de paradoxe, paradoxe qui est sans doute encore plus frappant aujourd’hui, dans notre société, qu’à l’époque ou cette parole a pu être prononcée. Nous qui rêvons de richesse pour pouvoir enfin consommer et être donc heureux selon les critères de la publicité, nous recevons avec un certain étonnement cette étrange affirmation de Jésus : « Heureux les pauvres de cœur ».

 

Ce qui est ici visé, c’est bien l’esprit de pauvreté, la conscience que l’on peut avoir de sa pauvreté devant Dieu. On retrouve ici ces humbles que cite fréquemment l’Ancien Testament et qui sont l’objet de l’attention, des soins et du salut de Dieu. Il s’agit donc, au moins dans la forme que Matthieu a donnée à cette Béatitude, de l’humilité, de la simplicité.

 

On pourrait également dire qu’il est question de notre lucidité. Heureux ceux qui sont assez simples pour se reconnaître tels qu’ils sont. Simplicité devant Dieu, c’est à dire reconnaissance de notre pauvreté radicale et de notre indignité devant le Dieu saint. Et aussi – et les deux vont de paire – simplicité devant les autres. Il n’est en effet pas toujours facile de s’accepter tel que l’on est dans le regard des autres. Nous sommes bien souvent tentés de jouer un personnage pour apparaître meilleurs que nous sommes, semblables à celui que nous rêvons d’être. Et donc également simplicité devant nous-mêmes. Car peut-être pouvons-nous reconnaître que nous n’avons pas besoin de spectateurs pour jouer un personnage.

 

 

Cette pauvreté de cœur, cette simplicité, me semble très proche de l’esprit de vérité. Elle est acceptation de soi, sans masque ni défense. Combien de personnes qui ne se rencontrent jamais elles-mêmes dans la vérité, par peur de celui ou de celle qu’elles pourraient découvrir ? Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’une certaine conception de la foi et de la religion puisse parfois devenir une sorte de paravent pour nous cacher de Dieu, des autres et de nous-mêmes. Heureux donc ceux qui ont cet esprit de simplicité et qui acceptent librement de se reconnaître tels qu’ils sont. Cet esprit, ne pensons surtout pas que certains l’ont et d’autres non, qu’il s’agit de tout ou rien. Il y a le grand nombre de ceux qui atteignent parfois cette lucidité, assez en tout cas pour savoir qu’elle existe, qu’elle est accessible et qu’elle se perd facilement. Cette rencontre avec notre vérité « toute nue », sans les déguisements habituels, nous pouvons la chercher et la cultiver et cela ne se fait que dans la proximité de Dieu ou des autres.

 

Si cet esprit de pauvreté, cette simplicité, cette lucidité sont si importants, c’est qu’ils nous ouvrent au Royaume de Dieu, à cette réalité nouvelle d’un monde dans la présence de Dieu, d’un monde dans lequel de nouvelles relations existent avec Dieu et entre les hommes. Le message de Jésus est dominé par cette nouvelle : le Royaume de Dieu s’est approchée. Et, pour ceux qui ont cet pauvreté de cœur, cette réalité est déjà là : « le Royaume est à eux ». C’est un peu comme s’il était écrit sur la porte : ici on n’entre pas avec ses déguisements. Prière de déposer les masques à l’entrée et d’effacer jusqu’à son maquillage.

 

Si cette pauvreté est si nécessaire pour qui veut avancer vers le Royaume, c’est qu’elle est indissolublement liée à la foi. Celui qui se sait pauvre et sans protection ni mérite, ne s’appuie plus que sur la foi, sur la confiance qu’il place en Dieu. Il se sait dépendant ; il sait que ce qu’il peut apporter de lui-même est de peu de poids, mais que Dieu lui demande et lui offre de s’en remettre à lui. Déjà le livre des Proverbes disait à celui qui voulait apprendre la sagesse : « Ne te fie pas à ta propre intelligence, mais place toute ta confiance dans le Seigneur. Appuie-toi sur lui dans tout ce que tu entreprends et il guidera tes pas » (Pr 3.5-6). De même, dans le Sermon sur la montagne qu’ouvrent les béatitudes, Jésus enseigne à ses disciples de ne s’inquiéter de rien, mais de faire confiance à leur Père qui sait ce dont ils ont besoin. Ils ont d’abord à être à la recherche du Royaume (ce Royaume qui appartient aux pauvres) et le reste leur sera donné (Mt 6.25-34). Et la raison invoquée par Jésus est que l’on ne peut servir deux maîtres sans que l’un des deux soit lésé. Si les soucis de la vie viennent obscurcir notre horizon, il ne nous restera plus de temps pour suivre le Christ, surtout si ce chemin nous laisse craindre encore parfois d’autres soucis.  Au fond, ce dont il s’agit, c’est de prendre Dieu au sérieux et d’accepter de le considérer véritablement comme un Père.

 

Mais nous savons bien que, dans ce domaine, il y a loin des mots à la réalité. Rappelez vous la rencontre de Jésus avec le  jeune homme riche (Mt 19.1622), un homme bien sous tout rapport qui obéissait scrupuleusement à la loi et qui avait pourtant conscience qu’il lui manquait encore quelque chose. La réponse de Jésus est sans équivoque : « Va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens, suis-moi ! » Il ne s’agit pas, dans ce récit, d’accomplir un acte méritoire, ou une œuvre bonne. Mais il faut que le choix soit clair. L’attachement de cet homme à ses richesses l’empêchait de s’approcher de Dieu et il était assez lucide pour s’ apercevoir que quelque chose n’allait pas, ce qui le conduisit d’ailleurs à interroger Jésus. Il faut se mettre en route : va ! Mais Jésus sait bien que pour que cet homme là – encore une fois un homme plein de qualités - se mette vraiment en route, il a besoin de lâcher sa richesse, et l’avenir va montrer que c’est précisément ce qu’il ne veut pas faire. Accueillir la pauvreté aurait été pour lui se libérer de ce qui le retenait et s’ouvrir au Royaume.

 

Nous touchons là une vérité universelle de la vie spirituelle. Pour aller vers le pays de la promesse, Abraham a dû quitter son pays, sa famille, la maison de son père ; pour atteindre la terre promise, Israël a dû abandonner l’Egypte et traverser le désert. Il faut accepter la pauvreté, le dépouillement du désert et vivre de la seule foi, dans la confiance en Dieu seul pour avancer, et la tentation est grande de faire demi-tour. Certes la vie en Egypte n’était pas rose, mais une fois dans le désert, on peut encore rêver des oignons d’Egypte… Ce chemin  d’abandon a été nécessaire pour bien des grandes figures de l’Ecriture et il est repris dans la tradition spirituelle chrétienne sous le terme de désert ou de « nuit ». C’est que parfois nous nous attachons tellement à ce que nous avons et nous avons une telle capacité à nous installer… C’est d’ailleurs souvent un dépouillement que nous n’avons ni attendu ni souhaité qui nous permet d’avancer, tant cette pauvreté nous est naturellement étrangère.

 

 

Une formule qui recouvre largement et qui explicite cette pauvreté de cœur, c’est sans doute l’esprit d’enfance dont parle Jésus. Vous remarquerez que cet esprit d’enfance aussi est mis en relation directe avec le Royaume. Nous lisons dans l’évangile de Matthieu : « Si vous ne changez pas, si vous ne vous convertissez, et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux (Mt 18.3). Et dans l’Evangile de Marc : « Laissez venir à moi les petits enfants et ne les en empêchez pas car le Royaume de Dieu est pour leurs pareils » (Mc 10.14). On entre dans le Royaume, qui est la réalité nouvelle telle que Dieu la veut et la crée, en acceptant d’être vrai, sans défense, avec comme seule arme une confiance totale en notre Père. C’est pour cette raison que chaque fois que nous cherchons à protéger, à sauver notre vie, nous la perdons, parce que nous passons prudemment à côté du Royaume (Mt 10.39). Nous sommes bien là à l’entrée de la vie spirituelle. Il nous est dit que nous n’avancerons qu’en abandonnant notre surplus de charge. La question ne sera pas d’acquérir, d’obtenir pour avancer, mais bien de laisser et de nous laisser faire. On ne peut chercher le Royaume et autre chose en même temps. Si nous cherchons la célébrité, la richesse, la sécurité, la tranquillité, nous les obtiendrons peut-être, mais il nous faut savoir que nous n’aurons alors ni cherché ni obtenu le Royaume. Pour reprendre la parabole de Jésus, il faut parfois vendre tout ce que l’on a pour acheter la perle ou le champ dans lequel on sait qu’il y a un trésor (Mt 13.44-46). Et alors, si ce trésor est l’Evangile et la vie avec Dieu, nous pouvons comprendre les dernières paroles de Luther avant sa mort : « Nous sommes tous des mendiants, voilà la vérité[1] ».

 

Nous sommes là au cœur de la vie spirituelle, mais attention de ne pas trop vite « spiritualiser », de ne pas trop vite réduire à la seule dimension de l’esprit ce qui concerne la vie dans sa totalité. Luc ne nous transmet que cet « heureux les pauvres » (6.20) qui résonne autrement. Il ne parle pas des pauvres en esprit ou des pauvres de cœur. Et il ajoute « Mais malheureux, vous les riches : vous tenez votre consolation ». Il est vrai que ce qui compte, c’est la pauvreté du cœur. Si mon compte en banque est vide mais que je suis rempli du désir de richesse, je suis bien loin de cette pauvreté. Mais celle-ci se vit-elle facilement dans la trop grande richesse ? Peut-on totalement dissocier les réalités du cœur de la dimension matérielle ? Jésus semblait se montrer, dans ce domaine, beaucoup plus prudent que nous ne le sommes généralement – rappelons-nous encore cette rencontre avec le jeune homme riche. Or, nous vivons dans une société qui fait de la richesse et surtout de la consommation sa valeur essentielle, en réalité sinon en apparence. La publicité a pour fonction de nous donner envie d’avoir, d’acheter toujours plus. Comment vivre sans correspondre à l’image qui nous est renvoyée ? Comment supporter de ne pas être jeune, beau et assez riche pour acheter ces biens qui nous sont proposés ? Ces convictions, ces valeurs qui nous sont jour après jour, distillées à l’heure de la plus grande écoute, affichées sur les murs et dans les journaux deviennent peu à peu les nôtres. Et cet endoctrinement est d’une redoutable efficacité.

 

 

« Heureux les pauvres », c’est aussi « heureux vous qui êtes capables de prendre avec les valeurs et les images que la société véhicule une distance qui vous conserve votre liberté ». Heureux serons-nous si notre relation à Dieu nous garde dans la vérité des valeurs du Royaume qui sont souvent bien différentes de celles qui nous entourent et qui nous pénètrent. Il y a, dans cette distance prise avec la mentalité ambiante, une santé humaine et spirituelle dont nous avons besoin. « Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Lc 12.34). Si cette parole de Jésus est vraie – et nous savons bien, nous sentons bien que c’est le cas - combien y a-t-il alors de cœurs dans les poubelles ? Et où donc est le nôtre à vous qui m’écoutez et à moi qui vous parle ? Jésus nous invite à avoir un cœur désencombré et tout tourné, tout orienté vers le Royaume.

 

Pour finir avec cette première béatitude, je voudrais vous laisser une parole de sagesse ; elle est de François d’Assise dont on sait l’importance qu’il accordait à la pauvreté. Vous verrez avec quelle lucidité il nous montre les illusions dont il faut nous garder.

 

Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté car le Royaume des cieux leur appartient. Il y en a beaucoup qui sont férus de prière et d’offices et qui infligent à leur corps de fréquentes mortifications et abstinences. Mais pour un mot qui leur semble un affront ou une injustice envers leur cher « moi », ou bien pour tel ou tel objet qu’on leur enlève, les voilà aussitôt qui se scandalisent et perdent la paix de l’âme.  Ceux-là n’ont pas le véritable esprit de pauvreté : car celui qui a le véritable esprit de pauvreté se hait lui-même et chérit ceux qui le frappent sur la joue[2]. (François reprend ici la manière de Jésus de parler de l’oubli de soi-même et de l’amour de l’ennemi. Il dit également :)

Ce qu’un serviteur de Dieu possède de patience et d’humilité, on ne peut pas le savoir tant que tout va selon ses désirs. Mais vienne le temps où ceux qui devraient respecter ses volontés se mettent au contraire à les contester : ce qu’il manifeste alors de patience et d’humilité, voilà exactement ce qu’il en possède et rien de plus[3].

 

 

Heureux les doux : ils auront la terre en partage.

 

La douceur a parfois un peu mauvaise presse, comme si elle avait un goût de bonbon sucré. Pour comprendre l’Evangile et ce que l’on peut appeler la tendresse de Dieu, il faut comprendre que la douceur est une force et  une preuve de force et que c’est bien la violence qui est signe de faiblesse.

Vous connaissez sans doute cette parole du prophète Esaïe (42.2-3) parlant du serviteur de l’Eternel et qui est reprise dans l’Evangile de Matthieu (12.18-21) : «  Il ne criera pas, il n’élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur ; il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole ». Elle me semble en effet exprimer assez exactement cette douceur du Christ, faite de discrétion, de pudeur, de respect et d’attention à l’autre. Son but est de redresser, de guérir et non d’abattre et d’écraser. C’est la douceur du chirurgien qui sait que le corps est fragile, du jardinier attentif à ses plantes. Jésus, lui aussi, sait que les hommes sont fragiles et qu’il est plus facile de détruire que de bâtir. Il n’y a pas d’amour sans douceur, sans respect patient de l’autre et du temps qu’il lui faut pour avancer.

 

Si l’on reprend la Bible entière, on peut parler de la douceur de Dieu. Il cherche en effet à convaincre, à entraîner, à séduire, pourrait-on presque dire. Même s’il s’exprime parfois avec une grande vigueur, jamais, le Dieu de Jésus-Christ ne contraint ou ne force la volonté et cette tendresse est l’expression même de son amour. Sa manifestation la plus forte et la plus claire, c’est la croix ! En Jésus qui accepte d’être à la merci des hommes, torturé et mis à mort par des hommes, Dieu assume notre violence pour notre salut. Heureux les doux, ils hériteront le terre.

Car avez-vous remarqué que c’est de la terre qu’il s’agit ? On aurait attendu le ciel, tant il est communément admis que la force et la violence gagnent sur notre planète, gagnent  dans l’histoire. Cette terre qui évoque la terre promise renvoie effectivement aussi au Royaume. Mais c’est pourtant bien la terre qui est mentionnée et ce n’est sans doute pas sans importance. Cette parole de Jésus cite ou au moins évoque très fortement un psaume de l’Ancien Testament, le Ps 37 où il est dit, au verset 11 : « les humbles possèderont le pays, ils jouiront d’une paix totale ». Ces humbles sont très proches des pauvres dont nous parlions précédemment. Mais écoutons un peu plus largement ce que dit ce psaume et nous verrons qu’il est bien question de douceur : «  Ne t’enflamme pas contre les méchants … compte sur le Seigneur et agis bien pour demeurer dans le pays et paître en sécurité … compte sur lui, il agira … reste calme près du Seigneur et espère en lui, laisse la colère, abandonne la fureur ». Il y a là le refus de la colère et de la violence au nom de la confiance en Dieu. Le verset 8 peut être traduit de plusieurs manières et cette diversité même a du sens. « Laisse la colère, abandonne la fureur, ne t’enflamme pas, ce serait mal faire ». On peut traduire également comme la TOB : « cela finira mal » ou « cela ne produirait que du mal » (FC). Il y a ici deux notions qui se complètent. D’une part, « ne te laisse pas emporter par la colère et la violence devant l’injustice car tu ferais, à ton tour, toi aussi, le mal que tu dénonces, ton action serait mauvaise ».  Ou alors « le résultat de cette colère aboutirait à un autre mal ». Combien de fois, en effet, les meilleurs intentions et les causes les plus justes en apparence, ont abouti à des horreurs… C’est comme si Jésus voulait souligner que la douceur est la seule force qui gagne à la longue, à cause de Dieu. Calvin nous montre lui aussi que la promesse est déjà, d’une certaine manière une réalité actuelle :

 

Ce n’est pas une possession imaginaire ou en l’air. Car les doux connaissent que la terre qu’ils habitent leur est destinée par Dieu. C’est pourquoi ils ont la main de Dieu sur eux, qui les couvre et les défend contre l’outrage et la rage des méchants. Et tout en étant exposés à toutes les difficultés, sujets à la malice des méchants, de tous côtés environnés par les dangers, ils vivent cependant dans l’assurance et le repos de l’esprit sous la protection de Dieu, de sorte qu’ils commencent dès maintenant à goûter, pour le moins, cette grâce de Dieu. Et cela leur suffit jusqu’à ce qu’au dernier jour, ils entrent en possession de la seigneurie du monde entier[4].

 

 

Il est sans doute temps de souligner que ces Béatitudes se croisent et qu’on ne peut les comprendre qu’en les prenant ensemble. La douceur dont il est ici question, c’est celle des affamés de justice ; elle se vit sur cette terre et au cœur même des conflits inévitables.

Il y a une douceur qui évite les conflits ; elle peut aussi avoir pour nom lâcheté. Vouloir défendre l’amour, la justice, la vérité dans ce monde, c’est inévitablement entrer en conflit. Encore une fois le disciple n’est pas plus grand que son maître et c’est la parole de celui-ci qui a suscité les conflits qui l’ont mené à la croix. La vraie douceur n’est jamais une fuite, mais une manière de vivre et d’affronter les inévitables conflits de l’existence.

 

Il y a une pratique  dont vous avez certainement entendu parler et qui me semble une belle et juste expression de cette douceur, c’est ce que l’on appelle, faute de mieux, la non-violence. Elle est, en tout cas elle veut être, le contraire exact de la passivité, de la lâcheté et de la démission ; elle est en fait une méthode de lutte. La douceur de l’amour lutte pour la justice, mais avec les moyens de l’amour et avant tout dans le respect de l’adversaire. Qui n’a pas entendu parler, par exemple, de Martin Luther King et de la lutte non-violente qu’il a menée pour les droits civiques des noirs aux Etats-Unis ? Le Sermon sur la montagne nous parle de l’amour des ennemis. « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (5.44-45). Cet amour sans limite s’enracine dans l’amour sans limite de Dieu. Lorsque nous sommes seuls en cause, et dans la mesure où nous en sommes capables, nous pouvons, pour reprendre la formule de l’apôtre Paul, accepter de subir une injustice, de nous laisser dépouiller (1 Co 6.7). Mais même là, nous ne restons pas passifs. Tendre l’autre joue, faire un mille de plus que ce qu’on me demande sont des actes qui me font sortir de la passivité, qui me font agir de manière libre et retrouver une vraie liberté au sein même de la contrainte.

 

 

Mais lorsque c’est l’autre qui est lésé, opprimé, nous ne pouvons pas simplement accepter passivement que l’injustice règne. La non-violence active peut alors nous donner des moyens de lutte qui cherchent la réconciliation, qui refusent l’écrasement de l’adversaire et qui surtout veulent éviter de susciter, par les souffrances infligées, les raisons des conflits futurs. Bien sûr, avant l’action non-violente, il y a bien des moyens qui pourront être employés : les diverses formes de dialogue, de médiation etc. Quoiqu’il en soit, il est important de comprendre que la douceur ne concerne pas seulement l’intériorité et la quête du ciel. La promesse concerne la terre et c’est d’abord sur cette terre que nous sommes appelés à la vivre. « Heureux les doux : ils hériteront la terre ».

 

Sachons enfin que cette douceur se vit et se cultive dans le quotidien de nos jours, dans notre relation avec les membres de notre famille, notre conjoint, nos enfants ou nos parents, au travail et dans tous les domaines. Cette douceur est en fait un art de vivre, une manière de se comporter et surtout une forme de l’amour. Rappelez-vous la douceur de Jésus qui disait de lui-même : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école  car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes » (Mt 11.28-29). C’est la douceur de Jésus, la douceur de Dieu qui est notre repos. Jésus nous parle aussi de la paix qu’il nous donne. Heureux les doux, heureux ceux qui pourront garder cette paix, le repos intérieur, dans toutes les circonstances de l’existence. Rien ne viendra perturber leur confiance en la présence et en l’action de Dieu en eux et dans le monde. La douceur est elle aussi un don de Dieu, un des fruits de l’Esprit mentionnés dans l’épître aux Galates. Encore une fois, ne soyons pas trop impressionnés par l’image des Béatitudes ; elles sont un chemin qui s’ouvre devant nous, mais c’est Dieu qui nous les offre, si nous nous laissons faire.

 

 

Je vous invite à la prière :

 

Seigneur, nous venons à toi avec nos mains trop pleines

et  notre cœur trop riche.

Aide-nous à lâcher prise et

creuse en nous le manque qui puisse t’accueillir.

Fais-nous discerner les merveilles de ta création

en chaque personne et en toutes choses.

Et emplis nous de la douceur de ton amour

et de la joie de ta présence.

 

 

 



[1] Textes choisis et présentés par Albert et Françoise Greiner, Martin Luther prédicateur, Excelsis, Edifac, 2002, p. 21.

[2] Admonitions, 14.

[3]  Idem, 13.

[4] Jean Calvin, Commentaires sur le Nouveau Testament, tome I, Partis, Librairie de Ch. Meyrueis, 1854, p. 148. (transcrit en français d’aujourd’hui)