Carême 1983 : La Foi

CERTITUDE ET RISQUE DE LA FOI

« Et si, dans ces Entretiens de Carême 1983, vous nous parliez de la foi ! ». Nous n’avons pas voulu nous dérober à cette demande en forme de défi, venant d’amis et d’auditeurs.

Nous savons bien qu’elle exprime une interrogation et une attente réelles de beaucoup, en un temps où la foi suscite le scepticisme des uns et le fanatisme des autres, est considérée ici comme dépassée et manifeste là une vigueur et un renouveau étonnants, en un temps où les chrétiens eux-mêmes sont à la recherche d’une définition de leur foi. Il y a donc actualité et urgence à aborder ce sujet, sur lequel pourtant tout semble avoir été dit depuis longtemps.

Mais le titre de ces Entretiens dans sa concision même, apparaît comme un défi. La foi. Peut-on en parler, en faire le sujet d’une suite d’exposés, même si nous voulons qu’il s’agisse ici non de discours, mais d’entretiens avec vous, rejoignant vos questions et vos affirmations ?

On attend plus que des paroles sur la foi, en tout cas des mots qui engagent. Aurait-il donc fallu ajouter de nouvelles contributions aux nombreux « Ce que je crois » qui continuent à être publiés par ailleurs, et à rencontrer l’intérêt que l’on sait ?

La forme personnelle d’expression et de témoignage a pourtant ses limites, car nul ne peut parcourir le même chemin qu’un autre, et celui des grands hommes, écrivains ou hommes de science, comme celui des hommes dits de foi, n’est pas forcément exemplaire, ou plus important que celui de plus humbles, s’agissant de la foi !

Nous n’avons pas voulu non plus fuir ce mot de foi ou biaiser avec lui, même si, comme l’écrit Paul Tillich, il y a peu de termes du langage religieux, tant théologique que populaire, qui prêtent à autant d’incompréhensions, de déformations de sens et de définitions contestables que celui-là .

Qu’est-ce qui fait que je crois ?

Mais la foi ne nous intéresse pas en elle-même et pour elle-même, pas plus que nous ne voulons mettre en avant celui qui croit. Nous sommes conduits par l’Evangile lui-même, pensons-nous, à considérer avant tout celui qui est le sujet de la foi, celui à qui seul elle se rapporte et qui la suscite.

D’où notre projet dans ces Entretiens : parler d’abord de Celui qui est le sujet de la foi chrétienne, en reprenant le schéma trinitaire par lequel les chrétiens, l’Eglise l’ont caractérisé

* Dieu : en particulier, que signifie en notre temps et après Freud son appellation de Père ?

* Jésus-Christ : comment le qualifier aujourd’hui, en notre époque qui se veut pluraliste, de seul Sauveur ?

* L’Esprit Saint : pourquoi ce renouveau actuel mettant l’accent sur Lui ?
Et ensuite, nous situerons la foi dans le dialogue œcuménique actuel, et dans l’engagement des chrétiens et de l’Eglise dans le monde.

En guise d’introduction, nous essaierons de caractériser la démarche de la foi, à partir de cette déclaration d’un interlocuteur de Jésus, qui nous en donne le raccourci le plus saisissant : « Je crois, Seigneur. Viens au secours de mon manque de foi ». Certitude et risque de la foi : d’où vient cette certitude, quel est ce risque, comment les maintenir ensemble ?

Pour Platon, la certitude était liée au savoir ; pour lui, croire était une déficience du savoir. Et beaucoup d’hommes aujourd’hui ont spontanément la même opinion et attitude. Pour eux, la science et la connaissance se développent , nous savons les bonds qu’elles ont faits en ce XX° siècle , on pourra finalement renoncer à cet appui infantile qu’est la religion ou la foi.

Mais aussi, d’autre part, les hommes, de tous temps, ont cherché, pour rendre la foi plus sà »re sans doute, à la concilier avec la raison. Ainsi Hegel a pu déclarer à la suite d’Aristote que tout ce qui est réel est raisonnable.

Nous sommes les héritiers de Platon et d’Hegel quand nous recherchons, d’une manière ou d’une autre, une certitude en nous-mêmes ou à travers nous-mêmes, dans la connaissance que procure la science ou la raison.

Tout autre apparaît la certitude éprouvée en face de Jésus et du Dieu dont témoigne la Bible.

Et je voudrais avec vous me placer devant la question suivante : qu’est-ce qui fait qu’en présence de Jésus-Christ tant d’hommes et de femmes soient saisis par une force irrésistible qui les pousse vers Lui ? Qu’est-ce qui fait que je crois ?

« Seigneur, sauve-moi »

En tant que chrétien, je ne peux qu’avouer que la certitude de mon attachement et de ma confiance, ne se fonde pas en définitive sur des vérités, des sentiments, des désirs ou des expériences, même si c’est à travers tout cela que s’exprime ma foi et que je peux la traduire. C’est une certitude qui s’impose à moi et me saisit tout entier et, si j’essaie de la caractériser, je dirai : c’est la certitude précisément que la vérité dernière de ma vie ne vient pas de moi mais d’ailleurs, de cette présence qui en Jésus éclaire ma vie et lui donne tout son sens.

Ainsi, selon Luther, la foi est certitude et non sécurité. Certitude en tant que fondée sur Celui qui me la donne, elle est risque en tant que liée à moi et à ma faiblesse.

La foi : un risque, c’est ce que nous voudrions dire maintenant. Le récit de Pierre marchant sur les eaux, dans l’Evangile, en constitue sans doute la meilleure parabole.

Tant que Pierre a le regard fixé sur Jésus, il avance, mais dès qu’il regarde autour de lui la mer démontée, dès qu’il pense à lui et à sa situation, il prend peur et il s’enfonce. « Seigneur sauve-moi ! ». « Homme de peu de foi, lui répond Jésus en tendant la main, pourquoi as-tu douté ? ».

Le doute au cœur de la foi

Le risque de la foi, c’est la possibilité du doute, c’est-à -dire de se détourner de Celui qui est le sujet de la foi et d’où vient la certitude. Le doute est inscrit au cœur même de la foi : « Je crois, Seigneur ; viens au secours de mon manque de foi ». Le chrétien le sait mieux que quiconque, conscient de sa faiblesse, et Unamuno a pu écrire justement : « Une foi qui ne doute pas est une foi morte ».

Plus même, le doute m’éclaire sur ma foi ; il me fait saisir celle-ci comme réponse à un appel qui m’est adressé, à une Parole qui m’atteint. Quelqu’un vient à ma rencontre, et me dit : Viens, et j’avance dans la vie, tel Abraham : le type même de la foi. J’assume le risque d’avancer malgré les questions, les dangers, l’ignorance de l’avenir et malgré la mort.

Le paradoxe de la foi

Maintenir ensemble la certitude et le risque, tel est le paradoxe de la foi.

Mais comment ? Il nous reste à le dire.

Le risque sans la certitude, tout d’abord, nous venons de l’affirmer, ne serait pas sérieux ; au contraire, ce qui donne son sérieux au risque, c’est la certitude de la foi. Pourtant il nous faut bien avouer qu’il nous satisferait humainement d’assumer un risque qui serait celui de notre choix, de notre libre volonté d’hommes, et même nous y trouverions quelque chose d’exaltant, qui nous permettrait de construire notre vie, notre personnalité.

Mais la certitude sans le risque, à son tour, n’est qu’un leurre ; elle conduit au fanatisme et à l’aveuglement. Car elle devient alors appropriation et possession de la vérité, d’une vérité qu’il faut défendre et imposer, et même à la limite à n’importe quel prix.

La certitude de la foi doit maintenir le risque : c’est ainsi qu’il s’agira vraiment d’une certitude ne venant pas de nous-mêmes, mais donnée.

Comment vivre ce paradoxe de la foi, la certitude et le risque ensemble ?

Rien n’est plus essentiel à l’avenir du christianisme et du monde.

Cela, je le pense, nous le découvrirons à travers les Entretiens suivants ; c’est, au fond, dans la proximité du Christ que chacun peut le vivre, sans qu’il y ait une méthode ou une règle.

Je dirai simplement, en conclusion, qu’il me semble essentiel que les chrétiens et les Eglises, l’Eglise dans son ensemble, d’une part refusent ou récusent ce que j’appellerais le triomphalisme, l’arrogance et la suffisance qu’on leur reproche si souvent à juste titre, et d’autre part soient assez assumés et fermes dans leur foi pour la risquer dans leurs actes, leurs théologies, leurs confessions de foi, leurs engagements, leur existence.

« Je crois, Seigneur. Viens au secours de mon manque de foi ».