Carême 1968 : L’EGLISE EN JUGEMENT

AVANT-PROPOS

AVANT-PROPOS

Plusieurs raisons auraient voulu que ces prédications de carême ne fussent pas éditées.

D’abord je dois avouer mes réticences devant l’imprimé. Qu’on le veuille ou non, il donne un caractère plus ou moins définitif à ce qui n’est jamais qu’une réflexion provisoire. Il fige ce qui est mouvant. Des prédications en particulier sont faites pour être dites. Si j’ose dire, elles sentent l’huile très vite. Que de recueils de sermons ont encombré les bibliothèques !

D’autre part, j’ai fait trop d’emprunts ou même de citations dont je n’ai pris ni le soin ni le temps de noter et d’indiquer les références pour ne pas avoir le sentiment qu’il n’est pas très honnête d’inscrire mon nom sur ce volume.

Enfin la préparation de ces conférences a été trop hâtive. Trop peu de temps lui a été consacré, sans pouvoir soustraire à un nouveau ministère absorbant les jours, les semaines ou peut-être les mois qui eussent été nécessaires.

Beaucoup d’amis ou de correspondants m’ont dit cependant leur désir de relire à tête reposée ce qu’ils avaient entendu. C’est à eux que j’offre ces notes, pour qu’ils reviennent à un texte biblique dont, à cette occasion, j’ai une fois de plus mesuré avec émerveillement la richesse et l’actualité.

P. G.,
Passy - Le Chambon-sur-Lignon,
mars-avril 1968.

 


INTRODUCTION

« L’Eglise en jugement »... Je vous dois d’abord quelques explications sur ce titre général quelque peu agressif, qui n’a sans doute pas manqué de choquer certains et de réjouir certains autres, en éveillant quelques malentendus.

En fait, je ne voudrais pas davantage scandaliser les uns que satisfaire trop rapidement les autres...

« Les uns », ce sont ceux qui répètent — certes pas comme une formule vide — : « Je crois la Sainte Eglise universelle ». Ce sont ceux qui mettent dans cette « confession de foi », toute leur gratitude et leur vénération envers le lieu mystérieux et privilégié où un jour leur sont apparus l’Amour et la Grandeur du Dieu vivant, et où ils pensent que continuent et continueront jusqu’à la fin des temps la présence et l’action du Christ. Ce sont ceux qui ne peuvent pas admettre que l’Eglise ait des torts, qu’il lui arrive de se tromper, et qu’elle doive le reconnaître. Voilà ceux que je ne voudrais pas scandaliser, même si ma foi ne m’oblige pas à partager leur point de vue.

Quant aux « autres », ceux que je ne veux pas non plus réjouir trop vite, ce sont ceux en qui trouvent un écho immédiat et peut-être satisfait, tous les reproches qu’on peut adresser aux Eglises, toutes les attaques qu’on peut lancer contre elles. Ce sont ceux qui pensent et disent que l’Eglise cache le Christ et le trahit au lieu de le servir et de le révéler, ceux qui la déclarent rétrograde, dominatrice, hypocrite, et qui n’ont que trop d’exemples à leur disposition, dans son histoire passée ou présente, pour appuyer leurs dires. Parmi eux cependant, il en est sans doute dont les accusations viennent d’un espoir déçu. Ils ont l’impression d’avoir attendu en vain que l’Eglise se renouvelle et se rajeunisse. Ils sont parfois devenus les plus cruels envers elle, et les plus amers. Ce sont probablement ceux qui souffrent le plus, et c’est avec ceux-là que je voudrais surtout m’entretenir au cours de ces conférences, pendant ces semaines anniversaires du moment où Jésus montait vers le sommet de sa souffrance, d’une souffrance où l’Eglise a sûrement sa part, à la fois comme responsable et comme bénéficiaire... Je voudrais essayer de réfléchir avec ceux qui s’interrogent, précisément parce qu’ils se savent et se veulent encore solidaires de l’Eglise, des promesses qu’elle a reçues, comme des fautes qu’elle a commises et qu’elle continue de commettre. Ils sont inquiets pour l’Eglise chrétienne, comme on peut être inquiet pour sa mère, mais ils lui restent attachés, comme on reste solidaire de sa famille lorsqu’elle est misérable et menacée.

Je le confesse, je n’ai pas le cœur de m’adresser à d’autres. Je n’ai pas envie d’essayer de convaincre, et de prouver quoi que ce soit. Peut-être que je manque ainsi au but assigné d’habitude à des « prédications de carême ». Mais, pardonnez-moi, je n’ai pas envie d’« évangéliser », comme on dit, au sens où je pourrais vouloir profiter de l’audience de la Radio pour essayer de forcer la main à ceux qui « ne vont pas à l’Eglise ». Il me semble que, chrétiens, nous devons être, aujourd’hui spécialement, plus discrets et plus modestes. Qui sommes-nous pour prétendre prêcher, catéchiser et sermonner ? Un « croyant » ne peut s’adresser aux « autres » qu’en s’adressant d’abord à lui-même, en parlant à cet « autre » qu’il porte en lui. Où donc est la limite entre le croyant et l’incroyant, sinon en nous, en moi ? Où est le dialogue entre la foi et l’incrédulité, sinon à l’intérieur de nous-mêmes ? Vraiment nous ne pouvons avoir envie de faire la leçon à personne. « Avons-nous le droit de prêcher quoi que ce soit à ceux qui ne sont pas chrétiens ? », osait récemment écrire, dans la revue Esprit, le professeur Lovsky qui croit pourtant à la valeur universelle de l’Evangile.

Et puis, ce que nous croyons est aujourd’hui par trop remis en question, bousculé, mis « en jugement », pour que nous ne nous sentions pas tenus d’abord à une sorte d’ascèse spirituelle, à un examen de conscience. Certes il ne peut pas être non plus question de se livrer à huis clos à cette réflexion. C’est pourquoi je n’ai pas honte de l’essayer à l’occasion de ce Carême. Peu importe après tout qu’on l’écoute avec sympathie, avec ironie, ou même avec pitié. Tant pis si transpirent nos misères, nos hésitations, nos faiblesses, nos fautes. L’Eglise s’est trop souvent et trop longtemps occupée de se défendre, et de se justifier, comme son Maître pourtant a toujours refusé de le faire. Aussi bien, quelle dérision ce serait que la plus petite note triomphaliste à l’heure où il y a 2 000 ans le Christ marchait vers sa croix !

Il faudrait d’ailleurs être quelque peu naïf aujourd’hui pour se croire le droit de triompher. Car l’Eglise est « en crise », cela me paraît évident. En « crise », c’est-à-dire en jugement, puisque tel est, en grec, le sens du mot. L’Eglise est plongée dans une sorte de tumulte, d’inquiétude et de bouleversement dont les signes sont clairs. Ici on la critique âprement — et je ne pense pas seulement aux jeunes générations. Là on ne veut plus rien avoir à faire avec elle, du moins en tant qu’institution, alors même qu’on n’est pas, si j’ose dire, allergique à Jésus-Christ. Ailleurs elle cherche à se réformer, à se « mettre à jour », à trouver une prédication et un comportement plus accessibles aux hommes et aux sociétés de ce temps en évolution, à leur mode de pensée, et à leur langage, sans pour autant vouloir cesser d’être fidèle à son Seigneur. Personne ne sait combien de temps durera cette crise, ni comment elle se dénouera, et il serait bien présomptueux de prétendre le prévoir.

Je ne veux certes pas dire qu’en d’autres temps l’Eglise n’ait pas connu des crises sans doute aussi graves, comme par exemple au XVI° siècle. Je crois pourtant que nous sommes en plein dans une crise essentielle, et que cette crise-là a éclaté récemment et même brusquement. Rappelez-vous : le temps n’est pas si loin où l’on affirmait hautement que le XX° siècle serait « le siècle de l’Eglise ». Toute une réflexion semblait se développer en partant d’elle. Karl Barth intitulait sa célèbre dogmatique : « Dogmatique ecclésiastique ». La naissance et le développement du mouvement œcuménique, puis la manière dont l’Eglise catholique romaine, elle aussi, a commencé à prendre part à la recherche de l’unité chrétienne, pouvaient donner à penser que le rayonnement de l’Eglise s’étendait et s’intensifiait. Or, voici que même dans les pays dits de « civilisation chrétienne » l’approfondissement indiscutable de la foi chez certains s’accompagne d’une désaffectation totale chez un beaucoup plus grand nombre d’autres. Le mouvement œcuménique lui-même est déjà contesté dans sa structure et ses tendances. Oui, l’Eglise est en crise, « en jugement », et il faut bien qu’après s’être si souvent érigée en tribunal, elle se laisse aussi juger.

Mais au fait, par qui ? Et de quelle sorte de jugement peut-il s’agir ? Quel est le juge qui peut la citer à comparaître ? On peut penser à première vue que c’est le monde lui-même dans lequel elle vit. Il est vrai que c’est surtout ce jugement-là que nous percevons et qui nous frappe. Il est hors de doute que le monde lance à l’Eglise un grand défi, sur de nombreux points que nous aurons à aborder au cours de ces conférences. Aussi bien il est utile et nécessaire, ce jugement du monde sur l’Eglise, parce qu’il ébranle des sécurités endormies. Mais il est équivoque aussi parce qu’il prétend souvent juger l’Eglise au nom même d’un Christ dont par ailleurs il récuse l’autorité. Non, ce n’est pas tant du jugement du monde que l’Eglise peut recevoir des lumières pour se diriger, se corriger, et trouver son chemin, quel que soit le réveil parfois brutal et salutaire que ce jugement provoque en elle.

Car elle a et elle a toujours eu son Juge souverain : Celui qui seul a tous les droits de la juger et n’a pas cessé de le faire, bien qu’elle soit constamment tentée de ne pas l’écouter, oubliant que ce jugement est encore un signe d’amour et de sollicitude. Un seul jugement est complet et indiscutable : celui que Dieu lui-même ne cesse de prononcer sur l’Eglise, celui que — selon l’Ecriture — il a remis entre les mains du Christ, pour qu’il soit à la fois notre juge et notre avocat.

Je ne dis pas cela pour éliminer à bon marché le jugement du monde, car Dieu se sert aussi de lui lorsqu’on fait la sourde oreille à sa Parole. Mais si parfois Dieu se sert de Nietzsche, ou de Marx, ou de Freud pour mettre l’Eglise en jugement, il faut aussi savoir qu’il ne les a pas attendus. Dans l’Evangile, le vieil Evangile nouveau de la Nouvelle alliance, nous trouvons tous les accents permanents, c’est-à-dire actuels, de ce jugement que le Saint-Esprit nous fait entendre. C’est celui-là que je voudrais pendant ces sept semaines essayer d’entendre avec vous dans l’Ecriture Sainte. Car je ne pense pas qu’il y ait anachronisme à se référer ainsi pour la crise actuelle de l’Eglise à des textes écrits il y a des siècles. Il n’y a jamais aucun anachronisme quand c’est le Saint-Esprit qui parle. Ce qui se situe en des temps précis apparaît parfois — j’espère que nous aurons l’occasion de le vérifier — singulièrement percutant pour de tout autres époques. On peut se demander si la « grande mutation du monde moderne » dont on parle tant, ne ramène pas l’Eglise d’aujourd’hui à une situation proche, comme rarement, du Christianisme à ses origines.

C’est donc un document du Christianisme primitif que je vous propose de consulter semaine après semaine. Un document qui, à première vue, peut sembler bien mal choisi, j’en conviens, puisqu’il se trouve dans une partie du Nouveau Testament souvent considérée comme particulièrement difficile ou même quelquefois délirante : le livre de l’Apocalypse.

Au début de ce livre, nous consulterons ce qu’on appelle « les lettres aux sept Eglises », écrites en un temps de persécution par un dénommé Jean, dans sa résidence surveillée de Patmos, avec la sûre conviction de n’être que le porte-parole du Christ, et du Saint-Esprit par lequel le Ressuscité continue de parler et d’agir. En effet, Celui qui juge l’Eglise, c’est pour l’Apocalypse le Christ en gloire dont l’extraordinaire portrait précède les sept lettres, au chapitre 1°, et figure au tympan de tant de cathédrales, celui qui se présente lui-même comme « le premier et le dernier, et le Vivant, celui qui était mort et qui est revenu à la vie ». Tous les traits de son visage réapparaîtront l’un après l’autre au début de chaque lettre.
 
Sa voix actuelle, c’est le Saint-Esprit ; chaque lettre se termine par ce refrain : « Que celui qui a des oreilles écoute ce que l’Esprit dit aux Eglises ». Ce ne devait pourtant pas être plus facile à ce moment-là qu’aujourd’hui de savoir ce que l’Esprit disait aux Eglises. Nous savons aussi combien ce terme de Saint-Esprit a perdu dans la langue courante le sens fort qui est le sien. Il s’agit ici de l’Esprit même de Dieu, dont Jésus-Christ est la parole faite chair.

C’est celui-là que nous essayerons d’entendre, nous aussi, lorsqu’il met en jugement l’Eglise, nos Eglises.
  
Car c’est bien toute l’Eglise qui est ici jugée. Certes, d’abord, des Eglises d’Asie mineure au temps de l’empereur Domitien. Mais Paul Claudel — dont on fête cette année le centenaire et qui s’est par ailleurs livré sur ces textes à des commentaires fort discutables — voit à juste titre, comme beaucoup d’autres, dans ces sept lettres, en raison même de ce chiffre symbolique, une parole prophétique adressée à l’Eglise universelle de partout et de toujours. Tant il est vrai que la Parole Sainte, prononcée au sein d’une histoire précise qu’il ne faut certes pas ignorer et que nous ne passerons pas sous silence, reçoit, dans cette précision même, à cause de celui qui la prononce, une portée sans fin. Dans toutes ces lettres, précisons-le dès l’abord, il ne sera pas question de ce qu’on appelle aujourd’hui des « réformes de structure ». Cela ne veut pas dire qu’elles ne soient pas nécessaires, et même indispensables. Je crois que certaines structures de nos Eglises doivent être aujourd’hui profondément remaniées. Mais il est non moins sûr que toutes les structures, même nouvelles, peuvent rester vides. C’est donc à leur contenu fondamental et permanent que les lettres aux sept Eglises nous ramènent, c’est-à-dire aux conditions profondes de toute réforme de l’Eglise.