Carême 1995 : LE SILENCE DE DIEU

AU CREUX DU SILENCE, LA PAROLE

"Qui dites-vous que je suis ?"

Marc 8/27-35


Le silence de Dieu reste une énigme : tel fut notre point de
départ. La parole en est une autre. Nous ne sommes plus comme Jeanne d’Arc qui entendait ses voix. Que peut-être aujourd’hui une parole de Dieu ? Enigme aussi,
et redoutable, car se croire investi d’une parole de Dieu nous semble une prétention inquiétante, qui expose à toutes les dérives, des croisades de jadis aux intégrismes d’aujourd’hui.

La tradition biblique connaît cette double énigme. Elle la préserve même. La
parole reçue n’efface pas la traversée du silence. Les questions, les doutes,
l’angoisse même ressurgissent. La parole se vit à l’épreuve du silence.

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Ce silence lui-même reconduit à la parole, à l’attente d’une
parole. Car la parole n’est pas une évidence assurée, un objet disponible comme
un savoir. C’est la rencontre du Dieu qui vient. Evénement que nul ne peut
commander ou provoquer à sa guise.

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On pourrait même dire : plus la conviction est forte ici que Dieu a
parlé, qu’il parle encore, qu’il parlera demain , et plus elle laisse ouvert
l’espace du silence. Comme si parole et silence allaient de pair.

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Que serait d’ailleurs une parole qui occuperait tout l’espace, qui
envahirait tout le temps, qui ne laisserait aucun vide ?

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J’aimerais suggérer aujourd’hui que le silence de Dieu protège la
parole : il la préserve de se dégrader en un discours plein, sans failles,
totalisant, qui fermerait la voie (voix) à tout dialogue possible. Il faut du
silence pour que la parole de l’autre puisse naître.

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Le silence de Dieu protège la parole. Et la parole fissure le
silence, elle le pénètre, elle le préserve d’être un désert ou un vide absolu.
Parole et silence de Dieu sont comme les deux faces d’une même énigme. Cette
imbrication est si étroite qu’Elie Wiesel, qui par son histoire et par toute son
œuvre a été affronté au silence de Dieu, a pu écrire : "Savons-nous quand sa
parole nous pénètre et quand c’est son silence qui nous fait frémir ?" ([1]).

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Parole et silence mêlés. C’est cette relation que j’aimerais mettre
en lumière, à travers quelques coupes dans les Ecritures, de Moïse à Jésus.([2]).
C’est un Dieu en route, qui appelle un peuple à partir vers le pays de sa
liberté. Le nom de Dieu est un nom de voyage, qui se dévoilera chemin faisant.

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La parole se donne ainsi, mais elle préserve toute une part
d’énigme, de non-dit. Dieu dit son nom. Mais ce nom nous échappe. Il garde son
secret. Nul n’a prise sur lui.

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Ce récit n’est pas des plus anciens. Si j’en crois certaines
recherches contemporaines, il proviendrait d’une période proche de l’exil,
c’est-à -dire de cette grande crise, qui semble marquer la mort du peuple, la
perte de sa terre, de son temple, de son culte, de sa liberté. L’exil, c’est
l’effondrement de tout ce que le peuple avait cru, avait espéré, de tout ce qui
avait justifié son histoire. C’est le silence de Dieu, c’est le temps de son
absence. Alors cette écriture de l’Exode serait ici une manière de ressaisir la
promesse des origines, de retrouver la parole du commencement. Le Dieu qui a
sauvé son peuple de l’oppression de l’Egypte saura bien ne pas l’abandonner au
silence de l’exil. Celui qui a donné la liberté aux origines saura bien à 
nouveau appeler son peuple à la liberté.

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C’est dans cet affrontement à l’épreuve de l’histoire que
s’approfondit la théologie d’Israël. C’est dans cette traversée du silence que
ressurgit la Parole.

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Le silence n’est pas sans la parole. Et la parole n’est pas sans le
silence. Qu’est-ce à dire, sinon que la Parole nous surprend toujours. Elle
excède ce que nous pouvons en dire, ou ce que nous croyons en savoir. Nous ne la
connaissons que par les traces de son passage, ces traces que sont par exemple
les Ecritures, mais elle nous devance toujours.

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C’est pourquoi nul n’est maître de la Parole. Nulle Eglise. Nulle
théologie. Nul magistère. Personne ne saurait la fixer, la définir, la tenir
sous son contrôle ou en sa possession. Cette liberté de la Parole a été une des
grandes affirmations de la Réforme au XVI° siècle, elle est aujourd’hui la plus
radicale contestation de toute forme d’intégrisme. Car l’intégrisme, c’est la
volonté de fixer la Parole, et la prétention d’en détenir seul la juste
compréhension. L’intégrisme n’a plus rien à découvrir, il n’a qu’à défendre. Il
sait tout déjà . Son Dieu n’a plus aucune surprise. Pas l’ombre d’un silence.

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Tout autre apparaît le Dieu de l’Exode ou le Dieu de Jésus. C’est
le Dieu de l’inattendu, dont le silence même ouvre à l’imprévisible.([3]).

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Jésus s’en va, et il laisse le silence derrière lui. On aimerait
arrêter, retenir sa parole. Mais elle échappe, elle est déjà partie, ailleurs,
plus loin. La mobilité de Jésus traduit bien une intention : Jésus comme une
question toujours ouverte. La réponse donnée est sans cesse remise en question.

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Nul savoir sur Jésus où nous puissions nous installer comme dans
une citadelle. Nul acquis, nulle expérience, nulle mémoire, nulle tradition, qui
ne doive être remis en jeu.

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Le Christ ne se donne que comme celui qui s’en va. La parole ne
nous atteint que comme celle qui nous échappe. La foi ne s’offre qu’à celui , ou
celle , qui ne la "possède" jamais. Chaque réponse trouvée est là pour nous
emmener plus loin, pour que nous cherchions encore davantage, et que nous
espérions encore davantage.

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Quel défi pour nous-mêmes, et pour toutes nos Eglises ! Certes,
Marc n’est pas le seul évangile. Matthieu, par exemple, consolidera là où Marc
plutôt désécurise. Peut-être est-ce le défi que nous avons besoin d’entendre ?
L’instabilité de notre temps avive en nous, comme dans toutes les Eglises, le
besoin de sécurité, de repères fixes, de doctrines inébranlables, de certitudes
sans aucune faille. "Le lecteur de Marc, conclut Daniel Marguerat, apprend que
s’installer dans le savoir est le contraire de l’évangile. Il faut sans cesse se
risquer à commencer" ([4]).

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Un bref dialogue, au cœur de l’évangile, illustre ce renversement.
C’est comme une plaque tournante de tout le récit de Marc (Marc 8/27-35). Tout
en marchant, Jésus questionne ses disciples sur sa propre identité. "Qui
dit-on, qui dites-vous que je suis ?"
. Question étrange : Jésus ne dit pas
qui il est, il ne dit pas comment il se comprend. Il cherche, il demande une
réponse. Serait-ce qu’il s’interroge lui-même : quel chemin vais-je suivre ? Qui
vais-je choisir d’être ? Jésus : question ouverte, qui cherche sa réponse.

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Qui es-tu ? Les idées sont partagées. Pour les uns, tu es
Jean-Baptiste, pour d’autres Elie, ou un autre prophète. Jésus se trouve ainsi
ramené à ces grandes figures, presque des figures de légende, qui travaillaient
l’imaginaire d’Israël. Figures du passé. Elles interprètent Jésus comme une
reprise du passé, une reproduction du passé. Il recommence hier. Il répète ce
qu’on a déjà connu.

>

Toute autre est la réponse de Pierre. Il nomme Jésus dans le futur.
"Tu es le Christ". Tu es en avant de nous. En avant de tout ce que nous
pouvons savoir ou comprendre. Tu es l’inconcevable. Tu es l’inespéré.

>

Tout semble dit : tu es l’unique. Cette image, Jésus l’entend et il
la brise. Dans ce titre de victoire, il déchiffre le chemin inverse, un chemin
d’humiliation et de rejet qui l’attend. Dès lors, dit le récit, "il commença
à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il
soit rejeté"
... Il faut qu’il prenne en charge cette face négative de la vie
pour assumer tout l’humain, pour être humain, comme nous, et pour ouvrir tout
l’humain à l’espérance

>

Le choix est fait. Le chemin est pris. Dans la croix de Jésus se
rejoignent parole et silence. Jamais parole ne fut plus grande que ce silence.
Jamais silence ne fut plus grand que cette parole.

>Références musicales :

- Sibelius, Symphonie n° 4, 3° mouvement.
- Sibelius, concerto de violon, 2° mouvement.
- Dvorak, concerto pour violon, 2° mouvement.


([1])
small-caps">wiesel, Tous les fleuves vont à la mer , Mémoires,
Paris, Seuil, 1994, p. 132.

([2])
small-caps">wiesel, op. cit., p. 132.

([3]
marguerat, “La
construction du lecteur par le texte (Marc et Matthieu)†, in The Synoptic
Gospels : source criticism and the new literary criticism
.
Ed. by
Camille Focart, Leuwen, University Press, 1993, p. 247-248.

([4])

id., p. 262.